La visite du pope.

Epıfanía. Ou Théophanie, manifestation de Dieu sur Terre.OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Ermoupoli depuis le Lazaretto

 

Janvier. Regarde en arrière, regarde en avant. Soulagement pour ceux qui ont traversé l’hiver en grelottant dans leurs chausses à se demander si le soleil allait s’arrêter de leur faire les nuits de plus en plus froides, soulagement des jours qui s’allongent à nouveau et des bourgeons qui bourgeonnent. Janvier, période de soulagement. Et si les Romains y entraient avec la gueule de bois des Saturnales, les Grecs de ce temps-là en profitaient pour se marier, et par cent bœufs sacrifiés, et moultes fumigations et libations, honoraient Zeus et Héra, et toute cette ribambelle de dieux fous furieux, vindicatifs et mal lunés, qui les poursuivaient de leurs nébuleuses intentions. Enfin, on y fêtait aussi la naissance de Dyonysos, la fin de l’hiver ou son solstice, le début du printemps, ou la récolte des olives, ou la première dégustation du vin de l’année. Bref on y fêtait. Du passage, du changement, du renouveau.

 

Epıfanía. Ou Théophanie, manifestation de Dieu sur Terre.

Six janvier, et puis aussi un peu avant et un peu après. Dans notre Occident très chrétien, même si on se réjouit personnellement que cette grande pendule des jours et des nuits s’inverse, on y fête en public d’autres choses : pour les uns, les rois mages, les poches pleines de cadeaux au charmant bambin à peine séché, débarquent à Bethléem;  d’autres y voient le baptême de Jésus enfin Christ dans le Jourdain, mais aussi l’eau changée en vin des noces de Cana. Tout cela est très variable, selon la lune, le soleil, les tant de dimanches avant ou après, fêtes mobiles et fêtes fixes, de toute façon, on y fête. Et on y fête l’eau, aussi, celle des lacs, et des rivières, et la mer, la mer qui nous borde et nous berce.

 

En tant que protestante calviniste athée, l’année religieuse s’était jusqu’alors limitée à Noël et les souvenirs d’enfance, et Pâques et les Passions de J.S. Bach : ce premier hiver à Syros bousculait un peu mes habitudes. On y fêtait à d’autres dates bien d’autres choses et autrement. La veille, six janvier, c’était jour férié très férié, même Prekas avait fermé sa boutique de délicatesses délicieuses et hors de prix. Sur le port d’Ermoupoli, les popes en cortège s’étaient avancés avec toute la solennité nécessaire, dominant la foule pieuse de leur petit chapeau noir et cylindrique, certains bien propres, pomponnés et la barbe avantageuse, d’autres parfaitement cracras, poussiéreux, les savates pleines de crottin, cheminant jusqu’au bâtiment de la police portuaire, dans l’anse nord; on avait amarré, à côté d’un bateau en lampes électriques (symbole de l’Epıfanía Théophanie en Grèce), un vrai gros bateau militaire couvert de drapeaux bleus et blancs. Après avoir célébré une messe relativement vite expédiée, un prêtre avait jeté d’un geste large une grosse croix en métal doré dans l’eau frisquette qui clapotait gentiment ce jour-là. Aussitôt, alors que tous les bateaux, petits et gros, faisaient résonner leurs trompes et leurs trompettes, des nageurs courageux et peu frileux avaient plongé pour aller repêcher le saint trophée dans la vase et les détritus. Des gamins s’étaient élancés aussi, et nageaient comme de petits dauphins surexcités et criards. Pas de femme naïade, bien sûr, dans ce pays de mâles moustachus, et celle qui s’était risquée à participer au Pirée au repêchage de la croix avait provoqué un affreux scandale.

 

L’heureux plongeur qui avait émergé croix en main de l’eau agitée avait été ensuite tout particulièrement béni par le pope, auréolé d’une gloire certaine, bien que locale. Cette année, l’honneur et la bénédiction spéciale revenait à Panaïotis, un vieux papous (pépé) gringalet et très édenté, qui frissonnait tout en souriant sous sa moustache. Ensuite de quoi, les popes avaient goupillonné à tour de bras tout autour d’eux avec une fervente conviction, à grands coups de bouquets de basilic et de romarin plongés dans l’eau bénite, et puis s’étaient fait baiser les anneaux, et les crucifix, et les icônes. Pour finir, et pour s’achever, la fanfare avait joué à pleins poumons. Ça sentait la fête religieuse et le poisson frit, et aussi une délicieuse odeur de sucre cuit venue de je ne sais où, et comme il faisait beau, et chaud, et que le soleil regardait tout ça très très attentivement et sans vent, tout le monde se sentait heureux, et ardent, et les moins croyants se sentaient au fond du cœur comme une petite nostalgie venue de l’enfance. Mais toute fête finit, les popes avaient regagné leurs églises, la foule croyante ou badaude s’était dispersée faire une bonne sieste après toutes ces émotions, ne restaient que les buveurs d’ouzo sur les terrasses. Je pensais en avoir fini avec les festivités orthodoxes de l’Epiphanie Théophanie.

 

Le lendemain, et Borée étant extrêmement versatile en cette période sans qu’on puisse vraiment prévoir ses humeurs, le vent s’était mis à souffler du nord, amenant ainsi un froid parfaitement glacial venu des Carpates, et aussi, et ce n’est pas coutume, de gros, lourds et noirs nuages tout chargés d’une pluie dense, et impatients de se déverser sur l’île la veille encore quasi printanière et pimpante. Bref, la météo était sinistre, et confortablement installée devant mon ordinateur, bien au chaud, et entourée par mes chats ronronnants, j’avais commencé une longue lettre e-mail à mon ex-époux et néanmoins ami, pour lui expliquer à quel point les quelques jours passés à fêter Nouvel-An en Eubée, dans une thébaïde en pleine montagne, avaient été tout de même un moment un peu plus élevé et adulte que la monstre foire pétards et feux de bois qu’il suggérait dans un e-mail précédent, lui qui, des années après notre union, était encore désolé que je sois restée tellement adolescente attardée baba indécrottable. Je m’y efforçais sans grand espoir de le convaincre, mais avec un plaisir réel à évoquer des moments parfaitement parfaits.

 

En tissu sonore, depuis la pièce « à vivre », le Trito Programma, le France-Musique grec, continuait son habituel patchwork, et venait de m’infliger un bout (jamais plus que des bouts d’œuvres) de Bach trafiqué, en l’occurence un mouvement de concerto brandebourgeois en version guitare harpe, un morceau d’une symphonie de Beethoven à la prise de son et aux vibratos très années 50, un chant crétois parfaitement sauvage et éraillé, un conte dit d’une voix sépulcrale, et, en bouquet final, l’ouverture des Maîtres chanteurs version violon, piano et accordéon. Comme je commençais à m’habituer à entendre tout et n’importe quoi, la voix qui soudain se mit à résonner par là-bas ne m’étonna qu’à moitié, encore qu’elle était bien plus forte que le bruit de fond que j’avais réglé de manière à avoir le sentiment d’une présence, mais à ne pas me mettre à grincer des dents.

 

Ce qui me fit réagir, ce sont les chats. Eux qui faisaient leur petite sieste post-prandiale bien méritée après le Whiskas du matin se mirent à gonfler, à souffler, et pupilles dilatées de terreur, l’un après l’autre, il y en avait quatre à l’époque, plongèrent en se bousculant désespérément à travers la chatière vers un dehors pourtant très peu hospitalier, car la pluie glacée et quasi horizontale à cet instant faisait comme un rideau gris et bruyant sur le paysage. Panique à bord. « Mais il y a quelqu’un !? », et c’est à peu près tout ce que j’eus le temps de penser avant de voir arriver sur moi, minuscule mais dûment chapeauté et complètement trempé, un petit pope, chasuble dorée et rouge en décoration, armé d’une grosse croix sertie de verroteries et d’un bouquet de romarin tout mouillé, et accroché au poignet gauche un récipient d’argent joliment martelé plein d’eau, bénite sans aucun doute. Avant que j’aie eu le temps de réagir, il m’avait déjà copieusement aspergée de son bouquet de romarin dégouttant, tout en proférant de certainement pieuses et respectables paroles, probablement quelque bénédiction appropriée pour cette Epıfanía à prolongement, et puis il se mit à asperger les murs, les livres, le lit, le sol carrelé, l’ordinateur, la table de travail, et à nouveau ma tête ébahie. Puis, toujours fonçant en avant, en voulant me le faire baiser, il m’asséna un coup de crucifix sur la bouche, et me regarda dans les yeux en disant des choses d’une manière très très convaincue.

 

Moi qui depuis quelques semaines me faisais une sorte d’urticaire à la pensée des baiseurs d’icônes, et de croix, et d’anneaux, pratiques que je trouve parfaitement répugnantes et idolâtres, je me retrouvais nez à nez avec un petit pope en plein travail, et précisément le nez sur un crucifix; je me demandai si je n’allais pas le lui arracher pour le jeter lui aussi par la chatière. Mouvement d’humeur. Mais le petit pope tout mouillé était trop mignon, avec sa longue barbe poivre et sel en fouillis et détrempée, ses beaux yeux noirs, et un grand sourire allant chercher le mien. Et puis c’était un de ces popes un peu cracras tellement attendrissants. Peut-être lui-même se retrouvait-il en étrange situation, et tel un missionnaire en pays très hostile, avait-il puisé au fond de sa foi et de son courage l’ardente conviction du devoir à accomplir en territoire ennemi ? Je n’ai pas l’athéisme inscrit au front, mais peut-être émanait-il de moi une aura de non-conviction doublée d’une certaine compassion pour sa folie  ?

 

En tout cas, après m’être extirpée de mon bureau, je suivis mon pope qui se dirigeait d’un pas assez martial jusqu’à la porte d’entrée, qu’il avait laissée grande ouverte à la pluie et au vent. Nous nous mîmes à regarder Borée plus que jamais déchaîné. Non seulement il pleuvait froid et horizontal, mais le ciel était noir et tout bourgeonneux. Mobilisant du fond de ma surprise quelques mots de grec, j’arrivai à échanger avec le petit prêtre, face au paysage depuis la porte ouverte, quelques considérations sur une météo à ne pas mettre un pope dehors, et sur le fait d’être imprévoyant au point de n’avoir pas même pris un parapluie.

 

Puis, après un petit silence tout pénétré de pensées diverses de part et d’autre, je me risquais à un : « Θέλετε να σας οδηγήσω κάπου; έχω ένα αυτοκίνητο », ceci dit sans aucune garantie quant à la correction linguistique de la chose (Voulez-vous que je vous conduise quelque part, j’ai une voiture). Il me fit un discours apparemment enthousiaste, et je crus comprendre qu’après le devoir sacré de la prêtrise qui l’amenait encore en face, chez des voisins très aimables et très pieux, dès qu’il aurait fini, oui, volontiers, je pourrais le ramener à son église dans Poseidonia.

 

Sa bénédiction en face se fit apparemment au pas de charge, deux minutes après il revenait déjà, des gouttes de pluie ruisselant de son petit chapeau cylindrique sur sa barbe hirsute. Incapable de le remercier pour une bénédiction globale à laquelle j’étais tout à fait imperméable, et dans l’ignorance crasse des pratiques en usage dans ce cas précis, en compensation je lui proposais de l’argent, une cigarette, un petit café, des biscuits au chocolat, mais il refusa tout, sauf le brin de conduite proposé. Je faillis éclater de rire quand, en partant, il sembla soudain très soucieux, et insista pour que je ferme la porte soigneusement à clef, lui qui avait tourné la clef et était entré sans même frapper. Le petit bout de route se fit dans un silence confortable ponctué par le grincement des essuie-glace et la soufflerie du chauffage, et je le ramenai devant les murs bleus de son église à dôme bleu. Il ouvrit maladroitement la portière, après avoir copieusement renversé un peu partout sur le levier de vitesse et sa robe noire l’eau bénite, car il faut dire qu’il en avait plein les mains, de tout son saint-frusquin épiphanesque. Mais avant de partir, et après une invitation à venir boire un café n’importe quand, il fallait simplement demander Démétrios, et après deux bons gros baisers sur les joues et des vœux pour l’année nouvelle, avec ce qu’il lui restait dans le saint récipient, il bénit encore la voiture, la conductrice, la rue et le trottoir autour, et les arbres en bordure et le ciel, et puis il partit sous la pluie, des remerciements plein la bouche.

 

8 thoughts on “La visite du pope.

  1. Sylvie, quel régal !

    c’est tout simplement magnifique ton récit, je voudrais continuer !

    Moi qui suis entourée par un dense brouillard et de la pluie dans mon nid de semi altitude, mais avec heureusement un feu permanent et les deux chats rois, je les ai quittés totalement le temps de te lire, tellement l’évocation est « transportante »

    Mil gracias !!!

  2. « Incapable de le remercier pour une bénédiction globale à laquelle j’étais tout à fait imperméable… »

    ************************
    Imperméable à l’eau de pluie, tu l’es sans aucun doute désormais, comme l’est ta communauté de chats. Quant à l’eau bénite… pas si sûr que le geste de bénédiction de ce petit pope ne te touche pas … la preuve ? ce texte, très beau, où tu nous racontes. Comme une mise à distance, une mise en partage qui ne dirait pas son nom.

    ;-)

  3. j’ en retiens surtout (dans un sacré éclat de rire !) la gentillesse et la crasse du pope de terrain ….
    près des évangiles, loin des hiérarchies ecclésiastiques …
    vive Rabelais, à travers les âges

  4. Magnifique ! Le petit pope-tout-mouillé-agité comme un chaton entré en coup de vent (borée…) et faisant le tour très rapide du propriétaire à la recherche de croquettes oubliées. Ce devait être un kalikantzari, démon des profondeurs qui remonte à la surface de la terre entre Noël est nouvel-an, juste pour voir ce qu’il s’y passe et enquiquiner tout le monde, pour y retourner, justement à l’Epifania.

    Alors, le Démétrios, tu l’as revu ?

  5. Merci pour ce si « pieux » souvenir…
    Très agréable à lire en cette journée particulièrement pluvieuse, sans petit Pope, mais avec vent.

  6. à chrousa, plus de visites de pope (et celui d’îci n’est pas un de ces poilus barbus vêtus de soutane brillante de crasse et d’usure) – mais il faut dire que je loue une maison de catholiques… elle doit pas faire partie du circuit de la bénédiction.
    les kalikantzaroi ont été remplacés, hélas, par les chasseurs…

    la dernière fois que j’ai vu le minuscule démétrios, il était sur la route principale à la sortie de la ville, en train de régler la circulation embouchonnée comme d’habitude, à grands coups de manches noires agitées comme des corbeaux, son petit chapeau cylindrique tout de travers. j’étais en voiture, pas pu m’arrêter, j’ai suivi le mouvement. pas sûre qu’il ait vu mon grand sourire !

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