Chez Despina.

Chaque jour de la semaine, depuis sa maisonnette haut perchée dans le faubourg du Lazaretto, Willi descendait en ville vers 10h du matin, après avoir nourri ses chats et bu un petit café grec bien sucré, préparé sur son campingaz. Il parcourait à pied les centaines de mètres interminables qui le séparaient de chez Despina, un boui boui à l’entrée de la ville, un boui boui comme on n’en fait plus, et qui disparaissent aussi vite qu’apparaissent les cafés, les standards, les modernes, les réglementés par l’Europe, toilettes hommes et femmes séparées, interdiction de fumer, objets folkloriques ou lithographies du port sur les murs peints de frais, petites tables, petites chaises, ou les bars à jeunes, musique globalisée à plein tube, machins divers en laiton qui brille, bois pesant et tables en marbre, banquettes et fauteuils.

Chez Despina, c’était moche, tout puait la friture, les murs étaient graisseux, pisseux, avec de vieilles affichettes d’antiques publicités décolorées collées aux murs, mais aussi des photos de l’ancien temps, de lieux en noir et blanc qu’on ne reconnaissait pas, de visages disparus depuis longtemps de marins entre deux voyages, d’ouvriers du chantier naval, avec, entre les photos, de la décoration triste et fanée, des bouquets en plastique, des strates de cotillons des Noëls passés, et des poupées. Les chaises étaient de vrais casse-dos grecs, les tables en formica toutes bancales, et les clients déplaçaient régulièrement les dessous de bière en carton pour faire l’équilibre. Au milieu de l’ouzeria, trônait en hiver un énorme poèle à bois brûlant, dont la fumée sortait par un tuyau coudé passé dans une vitre de la devanture.

Willi allait chez Despina retrouver ses vieux amis, boire et manger, taper le carton, fumer, causer de tout et de rien, et passer un moment. Parfois, il ne faisait rien, il était juste là. Il n’y restait pas la journée, contrairement à d’autres. Certains ne faisaient qu’y passer, les ouvriers du chantier en particulier, juste pour dire bonjour et manger sur le pouce. Alors que ces derniers ne buvaient pas d’alcool, les vieux, les très vieux et ceux qui semblaient vieux tellement la vie leur était passée dessus et les avait usés, et ridés, eux buvaient, de ce pâle vin blanc local acide et sans goût, et, les jours fastes, du blanc crétois, légèrement plus travaillé – mais à peine. Mais on n’allait pas chez Despina pour le vin.

Despina et sa sœur, Evguénia, étaient aux fourneaux depuis l’aube, car dès l’aube elles recevaient des clients, des retraités insomniaques, des ouvriers, des maraîchers qui apportaient leurs légumes et leurs fruits au marché, des pêcheurs. Elles cuisinaient des choses simples, entre deux clopes, radio locale avec musique locale à fond, et tout en cuisinant et servant les clients, elles chantaient, parfois elles faisaient quelques pas de danse entre les tables, et puis elles buvaient, elles se marraient, elles faisaient la causette à chacun, accueillaient les gens par leur nom et s’arrangeaient pour mettre à l’aise ceux (ou celles) qui arrivaient pour la première fois. On se tutoyait. Despina était petite, blonde, grassouillette mais plutôt jolie, et ses yeux noisette avaient un regard doux, maternel sur les épaves humaines qui s’échouaient là. Evguénia, elle, était carrément belle, grande, mince, on se demandait ce qu’elle faisait là, pourquoi pas mieux, vendeuse, secrétaire ou infirmière. Blonde aussi, toujours maquillée, pomponnée, presque chic, et ses longues jambes minces dans ses pantalons moulants faisaient visiblement rêver tous les mâles. Elle était moins maternelle, mais elle était drôle, ironique, faisait rire les pépés tristes, et avait toujours des potins insulaires à raconter.

Elles connaissaient toutes les routines de leurs clients, ce qu’ils mangeaient de préférence, ce qu’ils buvaient. Et combien. Elles avaient aussi toujours quelques paquets de cigarettes en réserve pour les urgences, faisaient crédit, et parfois (souvent) offraient un petit supplément de beignets de tomate ou de frites bien grasses. Et elles gardaient volontiers, quelque part parmi les tables en réserve entassées derrière, les sacs de course, les instruments de musique, les habits du matin trop chaud à midi, et même le vélo de Costas, quand il décidait qu’il faisait trop chaud, ou qu’il avait trop bu, et qu’il allait retourner en ville en bus.

Ne reste sur la porte fermée qu’un panneau aux lettres rouges « Enoikiazetai » (à louer), les vieux se sont égaillés pour poser leurs vieilles fesses sur d’autres chaises inconfortables, ou sont morts, et je n’ai jamais revu ni Despina ni Evguénia.

4 thoughts on “Chez Despina.

  1. La terre a tremblé ce matin en Grèce. Et elle tremble toujours pour les Despina qui jamais ne seront remplacées mais dont tu parles si bien.

    Sur mon île, j’ai également une Despinetta au nom moins mozartien – je l’appelle Nakunedent car son beau sourire ne laisse entrevoir qu’un chicot. Elle est crade et généreuse, les pêcheurs lui apportent leurs poissons qu’elle fait frire et que ce petit monde se partage autour d’un mauvais petit blanc.

    Elle a des chats, des familles « stables » dont on reconnaît les petits, et une fille aussi, passablement borderline qui passe sa journée assise à regarder la mer toute proche.

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