Vouloir être « inerme ».

C’était quelqu’un de bien.

Dans une vie antérieure,  et toute athée que je sois, pas effarouchée par quelques contradictions, j’ai fait quelques stages de chant grégorien, dont deux avec le leader d’un groupe magnifique, Witiza. Luis Barbàn était non seulement charismatique, bel enseignant, mais également terriblement doué. Gentil, puriste, exigeant, à la fois amical et distant. Intelligent. Tellement musicien.

Discutant musique par mail avec quelques amis, me vient l’idée de parler de lui, du chant grégorien, et des œuvres écrites au nom de Dieu et donc  financées par l’Eglise – ce qui, pour moi, est la cause efficiente de leur existence, mais pas leur raison d’être. Mais c’est une autre histoire.

Et puis je me dis qu’il y a bien longtemps qu’on s’est perdus de vue, avec Luis. On s’était mailé après mon arrivée en Grèce, il m’avait envoyé un de leur dernier CD de musique médiévale. Je lui avais renvoyé ma critique, tellement élogieuse qu’il m’avait demandé si cela m’intéressait de lui écrire un texte, pour une pochette ou quelque chose comme ça. Je ne sais même pas si j’avais répondu. Je lui envoyais de loin en loin des mails, sans réponse, mais cela ne m’étonnait pas : je l’imaginais parti en Iran, comme il en avait eu le projet, jouer du kanoun, cet instrument qu’il aimait tant, dont il jouait tellement magnifiquement, assis derrière son biniou sous un figuier, à la pleine lune, sirotant un thé vert à la menthe bien chaud, vêtu de blanc. Je l’imaginais ailleurs, toujours si magnifique, si fort, si artiste, apportant de la beauté au monde. L’idée me rassurait. Même si  je pensais à lui rarement – toutefois chaque fois que j’entendais de la musique ancienne – le fait de savoir qu’il était au monde me rendait ce monde vivable, riche de beautés inconnues, mais certaines.

Mais je ne le vois pas sur le site de Witiza, et je commence une recherche tous azimuts. On a toutes et tous fait des recherches sur Google comme ça, à chercher d’anciens amis, qu’une impulsion incohercible nous font chercher des heures durant. Un ami du blog vient d’en faire l’expérience amère, avec un Antoine.

Et soudain, je réalise ce que je vois, à force de regarder une photo, juste ça, cette petite légende crève-cœur, en petites lettres, dessous :

Luis Barbàn (20/12/1955 – 01/11/2010)

Oh, ne cherchez pas sur le Net, il n’y a pratiquement rien. Sa mort est aussi discrète qu’il l’était de son vivant.

J’en ai un chagrin affreux. Le monde qu’on construit autour de soi est plein de gens qu’on aime (bon, aussi de gens qu’on déteste), dont on chérit le souvenir, l’existence lointaine même si elle est hors de portée de nos radars. Mais ce que j’aurais pu continuer à ignorer jusqu’à aujourd’hui, dans un monde pré-Internet, me berçant à l’idée que, quelque part, il jouait du kanoun, Internet me l’enlève.  Peut-être pas.

Ce n’est pas la première fois que cela m’arrive, et cela arrive à tout le monde. Le sentiment de louper une marche, de se retrouver orphelin dans le cœur d’une pensée agréable, la pensée d’un Autre que pour une raison ou une autre on a aimé, qui a compté, qui fait partie du tissage délicat et fragile de nos vies, au fur et à mesure qu’on la tisse.

Et là, surgissent deux pensées en somme assez troublantes : d’une part une certaine colère d’avoir connu quelqu’un qui a été tel que sa mort me ravage, me plonge dans un chagrin intense, dans des larmes amères, inconsolables. La mort, c’est « no future » avec quelqu’un, c’est l’impasse, c’est plus rien à recevoir mais surtout plus rien à donner. On en veut à l’Autre de nous avoir marqués au cœur, et d’être parti si totalement.

L’autre pensée, c’est la crainte qu’un jour quelqu’un apprenne ma mort, et se mette à chialer comme un bébé devant son écran d’ordinateur. Je ne sais pas si vous ressentez la même chose : je voudrais quitter la Terre, la Vie, en laissant le moins de trace possible, le moins de chagrin possible, je voudrais n’avoir d’existence que co-existante au Monde, rien de moins mais rien de plus. Il y a un mot en italien, qui existe en français aussi mais qui n’est pas usité, c’est « inerme ». Inerme, c’est sans défense pour un végétal, mais aussi un animal, sans épine, sans poison, sans carapace. Pour moi, inerme, c’est ce que je voudrais être. Cela signifie, pour moi bien sûr, dans ma Ford intérieur (Focus, en l’occurrence), le fait d’être innocente, de ne pas nuire, de ne pas en avoir les moyens, et, quelque part, et donc, de ne pas en avoir l’envie. Et la crainte de causer de la souffrance à quelqu’un, comme je souffre à l’idée que Luis est mort, est également présente maintenant. J’ai peur de faire vivre un jour ce que Luis me fait vivre maintenant.

Cela aussi, c’est la vie quotidienne et peu ordinaire de la Cigale « Reine des Chats » de Syros, Cyclades, Grèce…

LUIS

Le choeur féminin qu’il a créé à Montpellier et qui porte désormais son nom : http://ev.lb.free.fr/

Le site de l’ensemble Witiza : http://www.witiza.com/

Un wikipédia sur le kanoun : http://fr.wikipedia.org/wiki/Qan%C3%BBn_%28instrument%29

 

 

6 thoughts on “Vouloir être « inerme ».

  1. Dans ma Ford intérieur : qui dit ça aujourd’hui ? et j’ai ri avec une sorte de connivence au-delà de ta tristesse et – en ce qui me concerne – d’une colère noire devant le scandale de la mort.

    Nous sommes une petite note dans une partition musicale géante et, bien sûr, notre disparition détruira momentanément ce fragile équilibre. C’est comme ça. En Grèce ou ailleurs, Σίλβια μου.

  2. Je te souhaiterais bien l’éternité… mais ce serait trop cruel de toutes façons.
    Et rassure-toi, la mémoire s’efface… heureusement !

  3. Ben en même temps, le chagrin fait partie de la vie. Ne pas pleurer quelqu’un, humain ou animal d’ailleurs, c’est juste … ne pas l’avoir aimé.
    Les peines que l’on a sont donc proportionnelles à nos passions.
    Et je trouve ça bien.

  4. Tu sais combien je partage avec toi cet attachement aux êtres magnifiques que l’on aime tellement fort qu’on reste inconsolable et dévasté lorsqu’ils disparaissent.

    Avec toi par le cœur et la pensée.

  5. je reprends à mon compte ce « Nous sommes une petite note dans une partition musicale géante et, bien sûr, notre disparition détruira momentanément ce fragile équilibre. C’est comme ça.  »

    et quelques mots de jaccottet dont la même claude m’a envoyé un texte, à propos des haïkus qui arrivent à : « illuminer d’infini des moments quelconques d’existences quelconques »

    alors faute de ne pas non-être au monde, faute de ne pouvoir y laisser la non-trace souhaitée, qu’au moins nous puissions dans nos vies jouir de ces moments, de ces choses et de ces gens qui illuminent d’infini nos existences ! merci à vous.

  6. je me suis réveillée avec dans la tête des chiffres qui m’ont laissée très pensive. luis, 55 ans, né en 55 (5X4=20) mort le 01.11.10. est-ce que parce qu’inconsciemment ces chiffres ont continué à travailler dans ma tête ? comme le signe de quelque chose que je n’avais pas envie de voir : son suicide ? qu’il aurait décidé dans un faisceau symbolique de nombres, pour lui en tout cas. quel message, luis ? ou simplement une ultime élégance ?

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