La fin d’un monde

Mon Zozéfine chéri, mon vieux pépère blanc, mon « Fifiiiiiiiiiiine » – « Mian ? », mon chat suisse, mon fils de Zoulimama, mon tout grand papa magnifique, acteur et témoin de quatre vies antérieures, qui a connu la campagne verdoyante de l’Ain, les neiges et les foins du Valais, la tranquillité relative de Poseidonia, et les apéros à Chrousa, ma petite planète quasi habitable, Zozefine est mort samedi 19 avril 2014, à l’âge de 14 ans. C’est la fin d’un monde.

 

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Il y a 14 ans, en avril. Je téléphone à ma mère – car on téléphone toujours, dans ces cas, à sa mère :

– Maman ! La chatte va accoucher bientôt, c’est la 1ère fois, je dois faire quoi ?

– Ma chérie, les chattes accouchent facilement, ne te fais aucun souci !!

– Mais je dois faire quoi ? La mettre dans un carton ? L’aider ? Couper le cordon ombilical ? L’amener chez le véto ?

– Tu verras, il y a 2 sortes de chattes : les chattes qui se cachent tout au fond du jardin, si possible sous un tas de bois, et tu ne verras les petits que dans 3 semaines, et les chattes qui viennent te chercher par la main pour leur tenir la patte pendant qu’elles accouchent. Si Jolie-Maman (c’était avant la prononciation grecque) est comme ça, ben reste avec elle, et laisse-la faire !

A peine raccroché, Jolie-Maman est venue se poser sur mes genoux et a perdu les eaux. Je l’ai installée dans un carton prêt depuis des semaines, je lui ai tenu la patte, et elle a accouché de quatre petits (bon, c’est un spectacle assez gore lorsqu’elle bouffe le placenta, mais c’est vrai que ça semble faciiile) : un noir et trois blancs. C’était mes premiers chatons, trois petites femelles, dont le chaton noir, et un mâle, que j’ai nommés respectivement Lucette, Joséphine, Simone et Siméon. J’avais TOUT faux, le mâle blanc, Siméon, était une femelle, et les trois autres étaient des mâles. J’ai beaucoup fait rire le véto de Saint-Genis quand je les ai emmenés 4 mois plus tard – et ils ont toutses gardé leur prénom !

Papouilles ventrales : avec Zozefine, on a un rituel bien établi, qui nous apporte réconfort, bien-être et sommeil profond, et je regrette bien de ne pas savoir ronronner. Je suis couchée de côté, il se couche le long de mon corps, le dos vers moi, la tête vers mes pieds, et on s’arrange pour que ma main, passée entre ses pattes arrière, soit à la hauteur de son ventre. Et je le lui papouille longuement, son ventre, qui est doux, confortable, bien mou. Et Zozéfine ronronne, ronronne, ronronne. Pour finir, je m’endors, et lui aussi.

L’apéro sur la falaise : on ne fait pas l’apéro tous les soirs sur la petite falaise au-dessus du champ du bas. Mais quand on le fait, c’est un moment de bonheur et de sérénité parfaits, pour tout le monde, chats, chienne et humaine. Zoze se met sur un rocher au bout de cette grosse marche de marbre, assis et hiératique, face au soleil, il ferme les yeux et se laisse aller à une certaine torpeur sage, une méditation de chat heureux.

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Zoze sur son rocher. La chanson de Nick Drake est un peu (beaucoup) triste, parce que Zoze est déjà malade, et je sais qu’il est condamné :

Le toit en terrasse : c’est un endroit qu’il aime. Il y prend le soleil, s’y réfugie, et parfois y dort. Et c’est un endroit qui lui sied au poil et à l’allure.

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Egalité de l’humeur : c’est mon plus vieux et mon plus cher et mon plus grand chat. Celui avec lequel j’ai le plus de discussions, c’est le plus « relationnel » de mes chats. Et c’est un doux, et un tendre. Il est gentil avec tout le monde. Un peu distant, mais gentil. Je ne l’ai jamais vu souffler, je ne l’ai jamais vu se battre. Il faut dire qu’il est très grand, très lourd, et aucun chat n’a la mauvaise idée de tenter le clash. Et il est fort patient avec les petits.

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Monostou le lécheur et mon gros pépère aimé, dans un looooong moment de tendresse – mais le Zoze finit par se lasser, bien que sans violence aucune !

 

Les fugues : tout tendre et gentil et pacifique qu’il soit,  il a pris l’habitude de retourner à Poseidonia, peut-être quand il en a marre de la cohue animale chroussienne. Et ce n’est pas rien : 5 ou 6kms à travers les bartasses, il lui faut traverser des routes, éviter les chasseurs, et une fois rendu là-bas, se cacher de la méchante Maria qui veut empoisonner les chats. Et blanc comme il est, elle ne doit pas être facile, la « balade » ! Les premières fois, j’allais le chercher. Et puis un jour j’ai renoncé : s’il veut rester là-bas, qu’il y reste. Il est revenu tout seul, 15 jours après. Et depuis, c’est une routine, et je « sens » quand il va faire sa fugue. Il est de plus en plus distant, il ne dort plus dedans, et tout d’un coup, il a disparu. Et telle la femme de marin, j’attends, j’espère, tout en adressant quelques prières-engueulades à Artémis, qui préside au sort de mes chats. Et puis un jour, parfois quelques jours, parfois 10 ou 15 jours après, j’entends « Miannnnnnn ? Miamiamiamia ? », et il est là, de retour, un peu amaigri, affamé et de très bon poil. C’est la fête et on se fête.

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La tumeur : et puis il y a 3 ou 4 ans, je sens une boule dans son cou. Vétérinaire. Mais Ghiorgos, après avoir fait un prélèvement, ne veut pas y toucher. C’est gros comme une noix. Et depuis, cela a grossi. Inexorablement. Je ne l’ai plus stressé (par exemple, ses oreilles auraient mérité un traitement, mais ce chat haïssait qu’on le soigne…), je lui ai foutu une paix royale. Et puis il a disparu une dernière fois quelques jours, il y a 2 ou 3 semaines. Et quand il est revenu, sa tumeur avait doublé. Faisait des bosses, le gênait. Malgré ma promesse de ne plus jamais le stresser, je retourne chez le vétérinaire jeudi dernier. Inopérable, bien sûr. Mais cette fois, la fin est proche. Il mange, il boit, il fait ses besoins, il dort de manière détendue (donc il n’a pas la position du sphinx qui est (presque) toujours signe de malaise ou de douleur). Le vendredi, je descends chercher une seringue de sédatif, et je remplace la grosse aiguille par une petite pour l’insuline (indolore) : cela me rassure de savoir que je peux faire dormir le chat avant de l’amener au cabinet pour l’euthanasie. Je l’ai fait plusieurs fois, je l’ai fait entre autres pour sa mère, Zoulimama, qui avait une tumeur dans la bouche.

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Une fois revenus, il a testé un tous les endroits où s’installer, et a élu domicile sur une étagère. Je lui ai mis à boire, à manger, des cartons pour faire ses besoins. Et puis samedi, belle journée ensoleillée, chaude. Je descends très tôt en ville faire des courses, je lui achète des mousses de luxe, de la crème. Je suis angoissée : dès demain, c’est le trou noir du week-end de Pâques, pas de véto avant mardi 10h. J’ai très peur que son état s’aggrave, qu’il commence à souffrir et de devoir le regarder souffrir jusqu’au mardi. Et quand je reviens, il n’est plus là.  Il est descendu de son étagère, et s’est installé dans les foins, au soleil, dans le champ en dessous de la maison, un autre endroit qu’il affectionne. Il a du mal à respirer, il fait « Miiii ? ».

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Alors je me couche à côté de lui, en position papouille ventrale. Il ronronne, je pleure. Je sais que ça y est, il a décidé. Ou je décide qu’il a décidé. Je sais qu’un moment comme ça ne se représentera plus, il est bien, il est couché au soleil, il ronronne, les yeux mi-clos. Bien sûr, il mange encore, il boit encore, il fait encore ses besoins, et même il se déplace. Mais le long week-end arrive, et mon beau pépère aimé est au bout du rouleau. Alors je vais chercher la seringue, et il ne sent rien lorsque je lui injecte le sédatif. Je le caresse, lui dis ce qu’on dit dans ces moments, je lui chante ma chanson des coeurs lourds, lui rappelle ce qu’on a vécu ensemble, le remercie et lui demande pardon. Quand je ramène la caisse de transport, il s’est déplacé, il s’est mis à l’ombre du pin tourmenté, et il dort dans les oxalis.

Ce que je chante quand j’ai le coeur lourd :

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Ev-thanasia, la « bonne mort ».

Il repose près de Petit Nouveau, le Râleur, Florette et Demoiselle, sur une petite terrasse avec vue sur la maison, couvert de lentisques et de sauges dont j’ai gardé toute la nuit sur les mains l’odeur enivrante.

En été, retour de promenade :

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11-P1360481Il part…

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Et son rocher est vide…

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J’aimerais tellement l’apercevoir ainsi, une dernière fois :

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Zozefine et Zoulimama :

zouli et zouze από zozefine1955

18 thoughts on “La fin d’un monde

  1. triste, et beau, ma cigalinette…
    t’as tout bien fait.
    le vide qu’ils laissent ces pitchounous …
    je t’embrasse

  2. Pffff… en larmes que je suis…
    Zozé, ses yeux d’yeux de temples birmans, ses oreilles en forme de pagode…
    Il est parti à l’Est… dans l’Eden des chats. Merci de lui avoir épargné les souffrances de l’agonie.

  3. Me reviennent en mémoire tous ceux qui sont partis. Quand mon heure sera venue, je voudrais partir aussi sereinement, au milieu d’un champ, les yeux dans le ciel et entourée d’amour.

    Courage, ma belle. On ne continue que parce qu’on est en charge de ceux qui restent.

  4. Je vais lire avec délice cette longue lettre d’amour à Zozefine… Oh beau chat de lait !

    j’aime particulièrement la photo du visage de face, il a l’air d’une geisha de Kyoto !

    j’imagine le voyage de l’âme de Zozefine de Syros à St LUc. de St Luc a Avouzon Y Croûtons, de Avouzon back à St Luc et finalement venir te rejoindre à Syros…

    Il faudra prévoir une belle portion de poisson frais et cuisiné avec raffinement au terme de ce long voyage, pour qu’il fasse encore le voyage jusqu’au Paradis des Chats.

    Il ira aussi s’asseoir sur le bout du muret et regardera avec tendresse le monde des chats du Paradis autour de lui….

    baci baci

    ana

  5. Un jour comme celui-là on doit se réjouir, toi la première, de vivre au milieu d’une communauté de chats, tous à la fois différents et semblables au cher disparu.

    Lorsque notre cadette a perdu sa Tékila, une fois enterrée, elle n’a pas pu attendre plus d’une semaine que le beau Calypso arrivait dans la place, pas pour oublier ni remplacer, juste remplir le manque.
    Lorsque je vais arroser la plante que nous avons planté sur la tombe, j’ai chaque fois l’impression de verser des larmes d’amour.

    Très belle évocation, Sa Majesté.

    :-)

  6. Qu’il est lourd à payer, le prix de l’amour…

    Tu sais, Zozéfine reviendra sur son rocher, quand tu auras besoin d’elle. Sa petite âme tendre, tu pourras l’y faire apparaître quand tu auras le coeur trop lourd et que la vie sans lui te pèsera.
    Et son doux fantôme viendra te regarder, les yeux mi-clos, avec tant de bienveillance et de tendresse pour celle qu’il a dû laisser et qui l’aima tant, et qu’il aima de toute la palpitation de son coeur et de son âme de chat.

    Je t’embrasse

    Francine.

  7. Juste quelques pensées pour vous, pour lui et tous les autres en ce moment très difficile de vide. Bien à vous tous. Fanchon

  8. Alain m’a dit : tu ne liras pas les chats de Syros… je savais… et je veux partager le chagrin que vous avez… Il ressemblait tellement à ma Gala, morte d’un cancer aux poumons… Voilà, la vie suit son cours…. Il ne souffre plus, c’est le seul soulagement…. Je vous embrasse très fort.. ANNE-MARIE

  9. vos messages et vos réactions, ce que vous me dites, votre émotion, pour tout cela, merci infiniment. mon  » ‘tit papa joli  » me manque, je n’arrête pas de le voir, et je l’attends encore… mais je comprends, à vous lire (et je le sais de la plupart d’entre vous), que ce passage, cette « expérience », ce chagrin, nous les partageons. je raconte, mais vous savez exactement de quoi je parle.
    merci gemp, merci randal, merci alain, merci catherine, merci clo, merci gavrochounette notre présidente, merci ana, merci zule, merci francine, merci fanchon, et merci anne-marie !

  10. Quelle belle évocation de ce chat qui a tant partagé des moments importants de votre vie ! Une mort qui laisse un vide immense, mais de si beaux souvenirs….
    De tout coeur avec vous , sur ce blog nous connaissons tous cette douleur si particulière lorsque un minou nous quitte.

  11. merci akabee, doudou et byzonne ! merci byzonne pour fauré. que j’aime. pardon, je suis un peu taiseuse, mais je digère ma tristesse…

  12. Entre les pannes de connexion et mes pannes personnelles (hélas, bien plus difficiles à réparer), mon silence s’est abattu sur Syros et la fée incontestée des félidés: le départ de Zozéphine me force à ce « commentaire », contraire à mes habitudes (je préfère le mail « personnel » ou, encore mieux, vieille réactionnaire que je suis, la lettre postale…mais elle suivra!). Et quand je dis « commentaire », c’est un mot de trop, parce qu’il n’y a pas de mots après le récit que tu fais dans ce récit bouleversant de la fin de Zozéphine. Alors je me tais, j’essuie mes larmes, et je continue à gratter les économies pour te les envoyer plus tard.
    Décidément, nous avons déjà bien des morts en commun…je t’assure de mon amitié et de mon affection…bien vivantes celles-ci!

    • myriam !!! oui, zoze parti, après zoulimama… quelque part, il a vécu une vraie ev-thanasia. après de gros ronrons, et quelques mots de son petit langage aux phrases toujours terminées par un point d’interrogation. tu imagines comme je le vois partout, et comme il manque dans la vraie vie.

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