Tuiles locales

En cette période dramatique, ici, de manière tout à fait locale, il y a eu de petites tuiles locales, sur le moment vécues comme de vraies catastrophes insurmontables, mais aussi comme de ridicules petites secousses du quotidien, tellement mineures qu’elles ne méritaient pas d’être contées.

Et puis, hier, j’ai pris le taureau par les cornes, et je me sens aujourd’hui capable de les narrer.

Incroyable co-incidence, elles me sont tombées dessus vendredi passé. D’abord, sur la plage, mon cher Lumix, mon appareil photo aimé, cadeau précieux d’une amie, a rendu son âme mécanique. Et vous devinez que sans appareil photo pour nourrir le blog ou la page Facebook des parrainages, je suis mal. Dans la foulée, à peine revenue à la maison, je pose ma liseuse sur la table, un couillon de chat la pousse d’une patte négligente, elle tombe sur un angle, petite fissure de rien du tout mais là aussi, dead. Ô ma liseuse !!! Sans lecture, je me sens physiquement mal, et je suis absolument incapable de lire assise devant mon écran d’ordinateur. Ma liseuse chérie, elle aussi cadeau d’une autre amie, et alimentée par une troisième amie – c’est là qu’on voit à quel point je vis de générosité, de solidarité, non seulement via les dons, les prêts, mais aussi via l’envoi d’objets vitaux pour ma survie.

Comme un ami (cf. juste précédemment) m’avait envoyé cet été quelques livres « en dur », j’ai commencé un très opportun et chouette récit de voyage circum-méditerranéen (« Les Colonnes d’Hercule », de Paul Théroux) – mais avec un oeil gauche tellement foutu que lire en était devenu une vraie torture. Mais bon, soit lire, soit mourir d’angoisse. Pendant cette soirée de vendredi, loin des niouzes, un bruit de bagarre de chats dehors, je sors mettre un peu de concorde, tour de garde de la maison (je reste très vigilante, ce salopard d’empoisonneur peut décider de continuer à n’importe quelle heure, n’importe quel jour entre maintenant et sa mort – ou la mienne), chat malade que je dois soigner d’urgence, les bergers (frères de Marinos) passent par là avec leurs lampes torche, on cause mouton et novembre printanier, bref, lorsque je rentre, je réalise que, au cours de mes multiples allées et venues, j’ai perdu une de mes vapotes, et donc une des batteries. Or vapoter, ça veut dire en avoir toujours une de réserve et en chargement. En tout cas pour des ex-fumeuses (enfin, ex, c’est beaucoup dire) comme moi.

Je me dis : logique, un vendredi 13, et jamais 2 sans 3. « Catastrophes technologiques modernes ». Dès le lendemain, à l’annonce des massacres de Paris, il aurait été indécent de me plaindre. Mais j’étais toutefois bien malheureuse dans mon oasis personnelle. Déjà, pour toute personne normale, avec un budget normal, dans un endroit normal, ce genre d’événements constitue des emmerdements et des dépenses. Mais dans mon cas, toute anicroche devient très vite catastrophique (et tous les gens parmi vous qui ont vécu de vraies périodes de dèche noire seront d’accord : on arrive à un équilibre, mais il est très fragile, et le moindre petit malheur fait exploser la balance). J’ai déjà testé l’arrachage de 2 dents à 20€ l’une par une véritable arracheuse de dents, j’ai renoncé à payer mon assurance bagnole (comme je pense la moitié des automobilistes grecs), mes verres de lunettes d’hyper myope sont telles que je me demande chaque jour si je n’ai pas de la cataracte (et je suis tellement myope qu’en regardant sans lunettes, je ne peux pas le vérifier… mais oh, hein, 380€ pour simplement me changer les verres à l’identique, non), le soin à mon oeil gauche, je l’ai fait moi-même avec antibiotiques, Qtip et liquide physiologique plutôt que via le confort d’une chaise médicale chez l’ophtalmo (trop cher, point), et j’en passe. On se débrouille comme on peut. Mais du coup, ne plus avoir d’appareil photo, être privée de lecture, devoir refumer des clopes, là, comme ça, je me suis sentie vraiment totalement écrasée par la fatalité. Tout en reconnaissant l’anecdotique de la chose, comparé à ce qu’il s’était passé ce vendredi 13 dans la vraie vie ailleurs…

Je ne vous raconte pas les multiples plans pendant les nuits d’insomnie : une annonce sur FB ou sur le blog pour des joujoux délaissés ? J’ai réécrit mille fois une petite lettre tournant autour de « Vous avez peut-être un vieil appareil photo numérique que vous n’utilisez plus, une liseuse obsolète, j’adorerais les récupérer et leur offrir une fin de vie longue et aimante », mais, franchement, je n’y arrivais pas. Faire le tour des magasins sur une île, il faut dire, il est très vite fait, et les prix « île + mémorandum-tsipras + newTVA » sont à l’avenant : de quoi exploser le budget très dangereusement.

Paralysée, j’étais. Et muette.

Mais, parfois, les Erynies finissent par se calmer. L’oeil gauche un peu mieux, finie cette sensation d’avoir un mammouth sous la paupière. Un peu de rangement, et bingo, je retrouve ma vapote perdue sous un matelas (surtout ne pas se demander comment elle s’est retrouvée là). Comme un moment avant, j’avais parlé eBay et Paypal avec une amie allemande sur la plage (on est les dernières à Arméos, avec nos chiennes, à venir nous baigner… 15° l’eau. Mais tant qu’il n’y a pas de vent, ça va. Nous sommes, elle la sublime et moi la phoquesse, les gardiennes du lieu, en attendant le retour de Derek), et comme je ne voulais pas faire appel à vos fonds de tiroir, je suis allée faire un tour sur le net. Amazon, on oublie, pas Paypal, les autres, bof, une commande en grec, j’en suis incapable (à part pour la cigarette électronique, mais là je sais dire en VO, et de toute façon tout se passe en anglais). Bon, je vérifie que j’ai un peu d’argent sur Paypal après ma commande de sous-vêtements pour l’hiver, oui, un peu, super et enfin, pour finir, je vais sur eBay.

Et là, double bingo ! Un Lumix, exactement le même (DMC-LX2), en Angleterre pour 100€, et une liseuse vachement chiadée pour 80€, frais d’envoi compris !!! Bon, tout ça va mettre le temps que ça met en général pour arriver jusque sur l’île, à savoir des semaines (toutes celles et tous ceux qui m’ont envoyé des paquets le savent), en attendant, sur le blog, j’écrirai sans photo pour illustrer (ça m’obligera à écrire, tiens, cela devrait faire plaisir à certaine et certain), et comme j’ai une petite réserve de livres « en dur », je me contenterai de les déguster le plus lentement possible. 80€ pour mon petit confort perso, 100€ pour continuer à mettre des images des Chats de Syros sur le net, c’est faire exploser le budget, mais une petite explosion, quelque chose de gérable, je crois. Enfin, j’espère !!

C’est ainsi que ces catastrophes technologiques sont devenues de simples tuiles locales, avec sortie de tunnel au bout (avec, toutefois, une sorte de pincement à l’âme : quelle dépendance, n’est-ce pas, à la technologie moderne que j’abhorre par ailleurs, et quelle dépendance au fric, moi qui me sens en pleine décroissance). Par contre, j’attends toujours de sortir du vrai gros tunnel de la dèche, mais c’est ainsi, j’aurai passé une bonne partie de ma vie (et surtout de ma vie récente) à me dire « Faut tenir ! »

Quant aux chats, ils vont bien, les chats. Encore que. Loula baisse chaque jour un peu plus, je lui donne de la vitamine C, et de petits repas intermédiaires rien que pour elle, mais je pense que c’est sa dernière année. Par contre, Nekosan devient superbe, grossit, le poil très doux et fourni – là, j’ose presque dire ouf. P’tit Loustic est devenu un vrai mec, bien que la tête toujours pleine de spasmes, assez agressif avec les autres chats, et tellement démerde que j’en suis souvent sidérée (par exemple, comme il ne peut pas mettre la tête dans les boîtes de conserve pour lécher les restes, il a développé une technique remarquable pour les ramasser et les porter à la bouche avec la patte). Je commençais à me faire bouffer par les puces, j’ai frontliné mon troupeau, 52 chats nommés de dedans actuellement, mais je n’ai pas traité les plus faibles (JohnJohn, Loula, Teddy), pas non plus le dernier trio de la Féroce (qui savent maintenant utiliser la chatière et qui ne s’en privent pas), et pas non plus quelques chattes de dehors qui vivent dedans mais toujours un oeil sur moi, prêtes à s’enfuir et persuadées que je demeure l’ennemi qui arrache la tête et suce les entrailles. Quant aux chats de dehors, l’été fini, les maisons bouclées, il y a du monde à nourrir. 40 ? 50 ? Je n’en sais rien, à vrai dire.

Malgré des journées délicieusement printanières (on se croirait en mai), les nuits sont très fraîches, j’ai mon thermochatmètre qui me le dit chaque nuit, et je dois commencer à me battre pour garder MON oreiller, et placer MES jambes dans le lit – hypocritement, ce matin, en le faisant, j’ai sprayé de la citronnelle sur MA moitié de lit, en général l’odeur les fait un peu (oh, rien qu’un peu) hésiter à m’utiliser comme couverture chauffante.

Encore merci pour vos dons, vos parrainages, et aussi pour les paquets que j’ai reçus, livres, mais aussi habits, couvertures, gourmandises, café, etc. On est toutes et tous pas mal catastrophéEs, et dans nos vies privées et dans nos vies dans le monde, et je suis d’autant plus reconnaissante et admirative devant votre constance à m’aider à maintenir ce refuge de chats un peu spécial et atypique. Merci.

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19 thoughts on “Tuiles locales

  1. Ce que j’aime te lire ! J’ose le dire alors que ces derniers temps, les nouvelles étaient glaçantes.
    Contrairement à toi, je pense que rien n’est anecdotique. Chacun a le droit à une vie décente, toi comme les autres, donc à ta liseuse, ton vapotruc et ton appareil photo.

    La Féroce a de nouveau eu des petits ?

    • merci maryse !

      quant à la féroce : oui !!! et elle, elle a VRAIMENT raison de penser que je veux lui arracher la tête et lui sucer les entrailles. sauf que c’est pas comme ça que je la choperai. elle déjoue absolument toutes mes stratégies, elle me rend vraiment dingue. SEPT petits elle a fait cette année. en plus, comme elle a un coryza chronique, tous les petits naissent malades. alors les louis, ça va, ils sont relativement stabilisés (sauf peut-être louis-rose), mais ces 3-là, je n’ai pu soigner que le petit tigré quand il le fallait. maintenant je peux attraper la tricolore, mais c’est trop tard pour un de ses yeux. quant au petit noir, il pète la santé, il a « guéri » (= il est devenu chronique mais sans séquelles pour les yeux) tout seul après avoir été sur le fil du rasoir depuis sa naissance.

    • oui. des tuiles. j’avais tout un lexique de mots, mais le mieux dans ce cas, c’est tuile. c’est inutile de hiérarchiser, d’ailleurs on le fait pas, c’est comme si on avait plusieurs vies parallèles, dans l’une on a les tuiles, dans l’autre on reçoit en pleine poire le massacre parisien, une autre pour le capitalisme triomphant, encore une autre pour les incendies en indonésie, etc. bon, à la fin, c’est bibi-unifié quand même qui doit aller dormir et qui a les insomnies…

  2. Ah oui, « locales » peut-être, mais sacrées tuiles quand même ! Heureuse de lire dans le même temps que tu peux à nouveau lire (comment vivrais-je sans lire ?!) et tirer le portrait de nos futurs filleuls (au fait, nous en faudrait rapidement une ‘tite dizaine, là, sur Fesse de Bouc ;) )

    Gros gros bisous, profite des derniers jours de baignade… et bonnes lectures !

    • et bien non, justement. j’ai commandé via eBay seulement hier, après avoir longuement hésité. alors je sais pas quand je pourrai finir mon polar nordique glaçant ni portraiturer les chats… mais comme je suis plutôt verre à moitié plein (sauf quand il est objectivement à moitié vide) mon ton plutôt joyeux pouvait faire penser que tout était résolu. non, pas encore, mais sur le chemin.

    • Quel polar nordique ? J’en ai tant lu et d’excellents.
      J’ose espérer que tu peux lire les livres papier. Une journée sans lire, pas possible.

      Il faudrait stériliser la Féroce. Si un jour tu peux la choper.En espérant que ce soit un moment où mes finances sont en meilleur état. « En moins mauvais’ état serait plus juste..

        • ouh, mais ça, c’est aussi précieux qu’un paquet de clopes oublié dans une poche pour un grand fumeur qui se retrouve sans, un soir de couvre-feu !! et après avoir fait le cendrier de la bagnole, le bac à légumes du frigo, et les poubelles à papier…

      • ah maryse, je peux dire que j’ai essayé de la choper cette féroce. mais c’est une cote mal taillée : soit je lui cours après, mais je la rate et donc elle n’a vraiment aucune confiance en moi et se méfie tellement que quand je lui cours après, elle se méfie, je la rate et elle se méfie encore plus (etc.), soit j’essaie de la séduire par de douces modulations de la voix, un doigt posé sur son pelage lorsqu’elle est très distraite, etc. et ça peut durer des années comme ça. je sais pas comment faire, c’est tout ! je crois qu’un jour, je vais profiter de ce qu’elle est dans la grande pièce des chats, fermer la porte, virer tous les chats sauf elle, et la poursuivre jusqu’à ce que je l’attrape. mais j’ai pas les habits pour (faudra que je m’habille comme un crs devant une manif d’écolos, c’est dire !!!) – avec le risque de pas la choper.

        est-ce que tu as vu la série des wallander mais version nordique ? version branagh, les gens sont jolis, la neige est propre, tout est terriblement convenable. mais la série suédoise est glacée à souhait, les gens ont des gueules de gens normaux, et les portes s’ouvrent vers l’extérieur. normal suédois quoi ! http://www.allocine.fr/series/ficheserie_gen_cserie=3019.html

  3. Courage ma Zoze, des tuiles je vais t’en envoyer, tu verras tu vas adorer :)) Dis-mois le moyen le plus rapide, bêtement par la poste ou … Je ne me souviens plus la dernière que je t’ai envoyé des chocolats … Comment j’avais fait. Enormes bisous.

    • ma grande byzonne, tu m’avais envoyé un joli poisson de pâques par la poste ! tout bonnement. parfois, les postes grecques sont lentes, en plus il faut compter avec le fait que je descends le moins possible en ville et que j’ai une grande force d’inertie. mais à ma connaissance tout est toujours arrivé, sauf une fois, malheureusement. énormes baisers à toi aussi (et si tu as une tuile que tu veux partager, c’est volontiers !)

    • ben figure-toi que ça fait quelques temps que j’ai acheté de la peinture (noire et blanche), des pinceaux, que je collectionne les galets plats, et que je caressais cette idée. mais je n’ai toujours pas trouvé de solution pour décourager les chats de venir mettre leurs sales pattes dans mes bricolages, quels qu’ils soient ! le tissage sur mon métier à pesons, ça va, c’est dehors et c’est vertical. mais dès que je fais le moindre truc dedans, c’est la ruée des curieux, « heiiiiin, tu fais quoiiiii, c’est quoi ton jeu, je peux goûter/toucher/lécher/pousser/me coucher dessus ? ».

  4. Comme souvent, dans les moments difficiles, on s’aperçoit que le pire côtoie le meilleur. De nombreux exemples nous ont été rapportés par la Presse ces jours derniers. Le plus emblématique pour moi étant cet infirmier qui, après la fusillade de la terrasse du resto, alors qu’il tente de secourir un blessé étendu par terre, s’aperçoit qu’il s’agit d’un kamikaze… en lui enlevant son tee-shirt, des fils électriques apparaissent… brrrr…

    Faire face au pire, comme on peut, et s’appuyer à fond sur le meilleur.

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