Hiems horribilis

Vous savez à quel point le sort de la Grèce me tient à cœur. Je m’efforce d’aider ses chats (oh, très localement, mais tout de même), je m’efforce d’aimer ce que je vis dans ce pays, mais ce pays m’accueille et le moins que je puisse faire est aussi de l’aider autant que je peux. Je passe donc beaucoup de temps à diffuser sur Facebook et Twitter des informations qui me semblent importantes à avoir en tête, tête qu’il faut avant tout vider du langage de bois et de l’euphémisation employés par les politiques et la plupart des médias. Il s’agit d’un SOCIOCIDE, pas moins. Et donc, comme vous le savez aussi, un petit groupe dont je fais partie (et dit pas très modestement, que j’ai même initié depuis août) se penche sur une pétition qui  j’espère sera lancée fin juin et à laquelle j’espère que vous répondrez en la signant et en la faisant signer autour de vous.

Ceci dit, l’hiver a été calamiteux pour les chats. J’ai retrouvé un petit recensement datant de juin 2015, il y a un an pile, fait à l’occasion d’un frontlinement général. Bien des chat manquent à l’appel, et pas seulement des chats du dehors, à peine nommés, tout juste décrits, plus souvent disparus que vus morts, mais aussi de très aimés et proches chats. Je n’ai pas le courage d’aller chercher des photos, mais voilà ceux qui sont partis cette année, chats de dedans, chats de dehors :

Pellicule, Champi, Olympe, Vincent, Bob, Loula, Méli, Louis-Roux, JohnJohn, Marcel, Zoe, Bizounours Pur, la Féroce.

Mais aussi la mère de Bibu, la sœur du Râleur, Momoche, la sœur de Métis, le chat moche si sympa, le Grand Noir, le Roi des Chats, quatre ou cinq chats de dehors, sans compter ceux qui ont purement et simplement disparu. Et tout récemment un des petits de la Féroce.

J’ai enterré certains d’entre eux sous le caroubier du haut (je ne supportais pas l’idée que Loula soit loin d’ici, par exemple), dispersé les corps des autres un peu partout dans les zones « grises » autour de la maison (une pinède vers l’orphelinat, les collines au-dessus de la maison, les terrasses au-dessus de la route arborée qui descend ici). Certains sont morts très paisiblement, pour d’autres ce fut plus difficile. J’en suis arrivée au point où je n’arrive plus à faire euthanasier, alors j’essaie de faire en sorte que ce soit loin des fourmis et des mouches, au calme, au frais, à l’ombre, au silence. Un peu d’eau en pipette. Parfois, j’aide avec du sédatif.

L’autre jour, j’étais chez le vétérinaire (celui qui aime les chats, Manolis), il me racontait comment il s’efforçait d’aider les chats de l’île. Il choisit un quartier, fait appel aux habitants du coin, investit une ruine urbaine, un coin laissé sauvage dans la ville, il nettoie le lieu avec l’aide de volontaires trouvés sur place, des amis des chats,  il y installe des dortoirs à l’abri de la pluie et du soleil, un coin où les chats trouvent à boire et à manger, il stérilise et soigne les bêtes et il laisse le relais aux gens venus l’aider.

Je lui racontais que la Féroce, comme cadeau d’adieu, avait fait ses 5 petits carrément dans le panier du chien, à portée de main sans que je puisse jamais la toucher. Et puis qu’elle était morte, me laissant avec 5 orphelins planqués sous un buisson de géraniums, amaigris, affolés par l’abandon, la faim, malades du coryza, les cinq les yeux totalement collés par le pus (je les ai soignés, et je m’en occupe, mais c’est une autre histoire). Il m’a demandé « Mais pourquoi tu ne me les amènes pas ? Tu as trop de chats, tu dois faire un choix, tu dois diminuer le nombre de chats, en particulier les chats malades ». Mais comment amener des chatons à faire euthanasier, eux qui ont tellement la niaque pour survivre, qui ont tellement la vie chevillée au corps ? Ils VEULENT vivre. Je lui ai expliqué que je venais de les sauver (seul l’un d’eux, un petit rose, est mort), et que j’étais incapable de faire ça.

 

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(petite note pour Anne-Marie : vous reconnaissez ??? Quant au pull bleu, je crois que j’en suis devenue fétichiste, tellement je l’aime)

Et puis je sors : « Mais c’est vrai que quelqu’un viendrait à la maison pendant que je suis très loin et viendrait euthanasier quelques-uns des chats qui se traînent parce que malades depuis si longtemps, ce serait le rêve » (je pensais à Teddy, maigre à faire peur et perpétuel fou de faim, Nipponais, si maigre aussi, qui s’arrache les poils et dont les oreilles sont grignotées par le cancer, le BBB gris qui doit avoir un âge canonique et qui est vraiment en fin de vie, un petit noir dehors qui se meurt de coryza et que je n’arrive pas à approcher). Et Manolis me propose de le faire : « Tu pars, je viens, je m’en occupe ! ». Ma réaction a été immédiate : je me suis imaginée retourner à la maison après l’élimination des malades, et constater l’absence de tel ou tel chat, j’ai senti à quel point je ne le supporterais pas, et je me suis mise à pleurer (ce qui agace toujours les vétérinaires…). Et donc oui, mais non.

Il m’arrive de penser que si je suis en vie, c’est parce que je sais qu’à ma mort, tous ces chats mourraient avec moi, tôt ou tard, mais plutôt tôt. C’est d’ailleurs une obsession quotidienne, ne serait-ce qu’à l’idée que je tombe malade. Je pense que je trouverais quelqu’un pour Alithia. Par exemple, Keith, un ami anglais, adore cette chienne et elle l’adore aussi, c’est son copain. Mais ma Bizule borgne et caractérielle, qui en voudrait ? Ou Mélissa, si névrotique et apeurée par tout ce qui bouge ? Ou P’tit Loustic, mon IMC si marrant et si vigousse ? Ou Nekosan, qui demande encore des soins ? Dans ce coin sans verdure, pratiquement pas de rongeurs, juste des lézards et des vipères, comment survivraient-ils par la chasse ? Où trouveraient-ils de l’eau ?

Mais tout n’est pas noir c’est noir il n’y a plus d’espoir hoho… J’ai reçu deux visites merveilleuses. Une amie de longue date, retournant de Crète en France via un détour par Syros, 5 jours de balades, de plage, de discussions, son aide, ses cadeaux (hmmm le fenugrec en feuilles, le méthi indien), un moment essentiel de resocialisation en quelque sorte.  Elle, elle n’aime pas mon trip chats. Cela la consterne et l’inquiète. Et donc elle n’est pas venue à la maison, et du coup cela m’a obligée à sortir de ma grotte de vieille ourse après hibernation, et c’était bien ce qu’il me fallait. En passant du temps hors contexte chats, sans en parler en plus, je me suis rendu compte à quel point cette dèche noire qui m’interdit de prendre ne serait qu’une semaine ailleurs, autrement, autre chose, sans chats ni chienne, est une malédiction. Quatre ans que je n’ai pas quitté l’île, même pour rendre visite à mon amie sur l’île en face. Quatre ans que je nourris ces bêtes deux fois par jour, quasi  1500 jours 2 fois par jour à faire la même chose de la même manière et ici… Je rêve, je pleure même après autre chose, autrement, ailleurs, juste un peu, juste quelques jours. Cela me rend un peu dingue, je crois. Cette visite si chaleureuse était à la fois bonne à prendre et douloureuse à voir finir.

Et puis la visite de Nathalie et Eric. Mais qu’ils étaient chouchou ceux-là ! Un couple qui me connaissait via le blog. Ils sont venus ici, et leur regard bienveillant sur mon lieu, les chats, autour de la maison, m’a permis de voir à travers leurs yeux pleins de gentillesse. Ils ne semblaient pas juger, juste prendre ce qu’ils voyaient avec générosité et empathie. Eux aussi m’ont fait vraiment du bien.

Et merci encore à tout le monde,  toujours vos dons, vos parrainages, les paquets fabuleux, vos lettres avec de petits billets, vous toutes et tous qui m’aidez avec constance, fidélité. Je souhaite de tout mon cœur pouvoir vous « renvoyer l’ascenseur » d’une manière ou d’une autre. On n’y est pas encore, malheureusement.

Mais au moins l’été est là, contrairement à chez vous, là-bas dans ces grands nords pluvieux. Donc courage : à part les zones d’inondation (et les dégâts monstrueux que génèrent ces eaux boueuses, furieuses et déchaïnées), rappelez-vous que l’eau c’est la vie – et mon jardin, le champ du bas, et les terrasses au-dessus vous feraient suer rien qu’en les regardant… ça pue la soif !!

Et pour tout dire, les capucines ne sont plus qu’un (bon) souvenir….

2016-05-25

Pour les parrainages : d’une part, j’ai vraiment du mal à choisir en ce moment les filleules et les filleuls, tellement je sors traumatisée de cet hiver calamiteux et je crains de voir les chats mourir. Mais c’est partie remise, je m’y mets sous peu (promis M’dame la Présidente !). D’autre part, pour moi ce serait plus simple si les différents marraines et parrains m’envoyaient un mot simplement pour me secouer les puces (c’est le cas de dire, il faut d’ailleurs que j’y songe très vite) en me demandant : « Oh, Sylvie, et mon filleul / ma filleule, qu’est-ce qu’ille devient ? » et je répondrais. En général, je réponds très vite aux demandes directes (pour autant que je les lise) et c’est beaucoup plus facile d’écrire « sur commande » le bulletin de santé et d’humeur du chat parrainé.

Je suis désolée pour Byzonne, Marie-Claude, dont ma très chère fille et la filleule Olympe est morte… Elle fait partie des chats que j’ai enterrés tout près, sous le caroubier. Elle était si belle et sage, si olympienne. Elle avait une patte avant enflée, et après sa mort, j’ai regardé de plus près : une petite zone sans poils et de petites blessures et je me suis demandé si elle n’avait pas été mordue par un vipéreau. Elle devait avoir 13 ou 14 ans. Elle me manque. Tous me manquent, mais elle avait une routine très particulière aux repas, et pas un repas depuis sa mort où je ne me pousse pas par réflexe, au cas où elle sauterait sur la table…

 

 

9 thoughts on “Hiems horribilis

  1. Que te dire Sylvie….Ta lettre est si triste….J’en pleure, suis impuissante…..Tous ces minous disparus…Heureusement qu’il y a ce magnifique tableau de capucines pour donner de la lumière… Je t’embrasse très affectueusement.

    • c’est une loi du genre, il y a toujours quelque chose qui te raccroche aux branches. les capucines, faire la grosse phoquesse mafflue avec mes joujoux de plage, la tonnelle de jasmin qui fleure tellement fort que c’est enivrant, et puis un peu l’espoir d’en sortir par le haut un jour plutôt que les pieds devant… mais oui, c’est dur, faut pas le cacher.

  2. ma chère chère poussinnette, si chère et « vieille » amie, je compte…ça fait un peu plus de 34 ans !

    te lire est toujours si émouvant, si justement écrit !

    et me voilà les yeux embués devant mon mac en écoutant le dernier opus de Bowie, au fin fond du Tarn, dans un gite entouré de châtaigniers dont je mange les fruits si délicieux avec du bleu de brebis des Pyrénées…

    ma coquine de Lou est enceinte de 3 semaines, je l’ai appris hier du vétérinaire hollandais très sympathique qui l’a auscultée…elle accouchera donc autour du14 juillet…ça va être facile pour le noms… Jeanne, Fête Nat, Marianne….

    non rassure toi ce sera mieux…

    alors je t’embrasse tendrement et te dis Matane !

    ana the bee

    • lou en cloques ! hahahahaha ! je t’avais dit, ce que chatte veut… et fetnat, je trouve charmant. matane anabee. se filo.

  3. Je comprends le « bon » vétérinaire et ton amie qui ne supporte pas ton trip-chats. Tu en as trop. Ils dévorent ton temps, le peu d’argent que tu as et ta tête aussi, tu sais déjà ce que j’en pense. Bon, maintenant ils sont là, tu les aimes et eux aussi t’aiment en retour. Et si je te survis, je te promets de prendre P’tit Loustic dans ma meute. Et peut-être quelques autres, mais pas tous, non !

    Jalouse de tes merveilleuses capucines !
    Il fait sec et chaud, hein ?

    Plein de baisers.

  4. Coucou la belle! Alors, comment va ma Bizule? Toujours aussi délicieusement caractérielle? ;-)
    Et oui ce que tu fais est dur, un peu délirant, sans fin, épuisant…Oui tu pourrais vivre autre chose, t’alléger de ce combat perdu d’avance – tu ne les sauveras pas tous…
    Mais alors quoi?
    Tu as choisi cette vie, ce que tu fais est formidable, généreux, important.
    Comme chaque vie que tu sauves.
    Comme chaque effort fait pour ceux que tu ne sauves pas.
    Moi j’ai aidé des humains à guérir pendant des années. J’en ai aussi aidé beaucoup à mourir. Parce qu’on ne pouvait pas les sauver. Alors mieux vaut abréger les souffrances inutiles, du moins c’est mon avis.
    Parce que c’est comme ça, c’est la vie.
    Le cycle de la vie.
    Il y a une grande différence entre prendre soin, et guérir (ce qui ne dépend pas de nous).

    L’important, ce sont nos choix de vie.
    L’important c’est d’avoir choisi de prendre soin d’eux, le mieux possible.
    Alors tu a le droit d’en avoir marre parfois. D’être fatiguée. De te sentir perdue. D’avoir l’impression que tu n’y arriveras pas.
    Mais toi au moins, tu AGIS.
    Tu es HUMAINE.
    Et tu es IMPORTANTE.

    Je t’embrasse

  5. Très touchant billet ma Cigalinette, content que tes visites t’aient fait sortir un peu de ta grotte. Et bon courage à toi.
    Ici c’est l’été aussi aujourd’hui, temps très lourd et 27°.
    Bises

  6. « Je souhaite de tout mon cœur pouvoir vous « renvoyer l’ascenseur » d’une manière ou d’une autre. On n’y est pas encore, malheureusement. »

    Oh mais si on y est déjà ! à chaque fois que tu (nous) écris un billet, qu’il soit gai, drôle ou triste et pessimiste, qu’importe !
    Comme dit Flo plus haut l’important c’est d’avoir fait un choix et de t’y tenir. Te demander de mettre la pédale douce ? pourquoi pas, dans la mesure du possible mais te demander de tout arrêter, de tout abandonner ? comment ne pas comprendre que ce serait une façon terrible de te renier ?

    Et puis, au final, c’est toi qui vois… à nous tous de te soutenir dans ce difficile combat, du mieux qu’on peut, comme on peut !

    Je t’embrasse, t’aime et t’admire.

    ;-)

  7. Je lis ce texte avec beaucoup d’émotion
    Je ne fais pas partie de ceux qui commentent souvent
    Je ne lis même pas forcément tous les posts
    Mais je vire scrupuleusement un demi marrainage pour Métis
    Et, à vous lire, je me dis que vraiment l’humanité existe encore
    Merci d’être qui vous êtes

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