Avant que l’hiver ne s’installe

Automne

Il est encore tôt lorsque le petit remue-ménage des chatons joueurs me réveille en délicatesse. Monostou dort dans le creux de mes genoux, Bizounours ronronne en continu en couronne sur ma tête, Polybelle est étendue dos à dos contre moi. Je les aime, mais ils me donnent chaud et mon ventilateur à pied, symbiote saisonnier, ne peut rien contre la chaleur dégagée par tous ces poils et ces corps affectueux. Le soleil éclaire l’autre versant de la vallée, il lui faudra encore un moment avant de taper sur la maison. J’ai « recalibré » mes heures de sommeil, et en me couchant plus tôt, avant minuit en tout cas, j’arrive à me réveiller seule, en bon état et tôt – pas très tôt, mais entre 6h et 7h.

En été, ce sont des heures d’une douceur infinie. Ἦμος δ ἠριγένεια φάνη ῥοδοδάκτυλος  Ἠώς – « Dès que, fille du matin, parut l’Aurore aux doigts de rose… », ainsi Homère ponctue les journées de l’Odyssée. Et s’habiller, chose simple : slip, soutien-gorge, sandales. C’est ce qui manque l’hiver : cet abandon du corps à la température ambiante, cette absence de précaution contre le froid.

Qu’il m’est pénible, pendant la saison froide, cet épluchage à l’envers, tremblante dans la salle de bains, à enfiler la couche sous-vêtements et chaussettes, la couche chaude, les couches supplémentaires en haut, car j’ai toujours froid dans le cou et le dos, et pénibles aussi ces débuts de journée engoncée dans les fibres naturelles et synthétiques, à hésiter entre lancer le feu tout de suite ou plus tard, la goutte au nez et le bout des doigts gelés.

Mais ce n’est pas encore le temps de l’hiver.  Alors, une fois passé un instant de déprime et d’agacement à constater la décrépitude de ce que je vois dans le miroir, je sors regarder, goûter, jouir. Le ciel à l’est est toute tendresse, rose, orangé, et cette sorte de transition indescriptible entre la chaleur et le froid, de l’orangé au turquoise, en passant par un vert délavé. Vers l’ouest, le ciel est encore bleu profond. Sous ces camaïeux célestes, l’île est silencieuse. Pas une cigale, pas un moteur, pas un aboiement. Même pas un coq pour dire qu’il est l’heure. Moments étranges dans cette saison où le meltem  vient nous sauver d’une cuisson lente, le lever et le coucher d’Hélios sont souvent immobiles.

L’air sent le musc, la terre, l’herbe humide. Il fait désormais assez froid tôt le matin pour que la rosée se dépose, et exprime les parfums. Je frôle le basilic qui embaume sous la caresse. Les éteules sont gorgées d’eau. La rosée est là, alors l’été est fini, en ai-je assez profité ? Ai-je assez profité de la mer si accueillante à la peau brûlante, profité du sable sur lequel on ne peut marcher qu’en courant, des balades dans le cagnard à me faire fouetter par les épineux et à m’inquiéter de ma réserve d’eau pour  le reste de la promenade ? Ai-je assez sué, râlé contre la chaleur, bu glacé ? P1090281

Alors je me fais mille promesses pour l’été suivant, et je m’installe simplement sur la palette qui me sert de table d’apéro, à siroter mon café entourée de chats joyeux et joueurs, en attendant que le soleil d’automne franchisse la colline et vienne me cogner la tête avec ses semblants de chaleur et d’intensité dont on peut croire un instant qu’elles dureront toujours.

 

Les Chats de Syros

Les Chats de Syros

40 thoughts on “Avant que l’hiver ne s’installe

  1. Non seulement Sa Majesté a le coup d’œil pour les photos, elle a aussi la qualité de plume pour les textes. Nous le savions déjà, bien sûr, mais ce « tour de chauffe » avant l’hiver nous fait comme une douce piqûre de rappel.
    D’ailleurs, par chez nous, c’est le passage à « l’heure d’hiver » (l’horrible expression !). Seule maigre consolation : une heure de plus sous la couette ce matin !
    La Grèce a adopté ce système aussi non ?

    • certes, nous partageons avec vous ce traumatisme : regarder l’heure, voir la nuit noire, se dire « déjà ? ». ça m’emmerde à un point incroyable, les chats qui ont l’habitude de manger à tel moment de la course du soleil, si je veux rester un peu « calée » sur la vie insulaire, faut que je les affame une heure de plus, mon voisin paysan marinos qui doit gérer ses vaches, etc. (à propos : hier, il m’a apporté une bouteille d’un litre et demi de lait tout frais, pas tripoté par l’industrie, j’ai retrouvé un goût d’enfance. pas osé lui dire que j’essaie de devenir végane pour être un peu cohérente avec mes pensées… donc je le bois avec délices, je demande pardon au veau, et je partagerai avec les chats – même si je sais que c’est pas bon pour eux…)

    • j’aime qu’on aime ma plume… et mon ramage ;-)
      bon, je suis une nostalgique indécrottable, et d’un lieu à l’autre mes nostalgies se ressemblent.
      mais j’aime quand même qu’on les aime
      merci flo

    • oui, ce serait bien. d’écrire je veux dire, quelque chose, un ensemble qui me ressemble et me rassemble. mais j’ai besoin d’alimenter la turbine, de nourrir mon expérience, ma vie. et j’ai vraiment beaucoup de mal à trouver cette disponibilité de la pensée. je suis trop inquiète de l’hiver, des dettes, du lendemain. mes doigts et ma parole ne fonctionnent que dans une certaine sérénité. pour quelque chose de plus structuré je veux dire. c’est vraiment un problème qui me mine, comme si je n’en manquais pas d’autres !!

  2. Tu as raison Lili, toutes ces chroniques pourraient faire un livre très intéressant, un récit qui témoigne d’une démarche exemplaire. Et avec quelques photos pour illustrer ce serait magnifique !
    « La cigale et les chats de Syros » ou bien « Le peuple des chats » ou encore « Ma vie parmi les chats »… « Ce que chat veut dire ! »

    Bon… je dis ça, je dis rien hein.

    ;-)

    • oui, il me faut peut-être admettre intérieurement que je ne peux guère faire autre chose que témoigner de ce quotidien extra-ordinaire et terriblement routinier. passif. je renâcle à faire un truc « intéressant », tu vois. j’ai envie de faire quelque chose qui « parle » aux gens. c’est gonflé, hein ?

  3. Ah oui: cette façon qu’ils ont parfois les chats de « mettre la patte » sur nous…. combien nous leur appartenons à ces moments là.
    Jolie photo, beau texte.

    • OUI, on leur appartient, exactement, dans ces moments-là. « tu es ma chose, et j’y suis bien ». chaque soir, je suis leur chose. hier c’était quatre chats, à déplacer ou prendre avec moi chaque fois que je voulais passer à l’épisode suivant d’une série en streaming, avec bizule qui faisait la gueule comme chaque fois qu’on la dérange dans son sommeil, un tout petit rouquin qui était enfilé dans une manche, teddy qui attendait tranquillou sur la table que je me réinstalle et gudrun qui me collait aux basques « où tu vas où tu vas ? ». mais sans eux à regarder mes trucs, je me sens toute perdue.

    • rha, j’aime qu’on aime ce que j’écris ! merci carmen ! si tu savais ce que ça me fait plaisir qu’on me dise ça… ça fait du BIEN !

    • merci lysiane. je sais que tu es là. et merci de savourer. j’aimerais faire plus et mieux. partager cette petite musique, la faire recevoir et aimer.

      • « j’aimerais faire plus et mieux. partager cette petite musique, la faire recevoir et aimer. »

        PUBLIE ! ! !

        Multiplie tes lecteurs/trices, publie ! Allez, ose, Zoz !

          • ces encouragements me font du bien. c’est un peu infantile, je sais, mais grâce à eux, je finirai bien par le faire… merci lysiane

        • lili, tu me connais désormais, tu sais à quel point je ne suis pas sûre de moi. « ose zoze » ! hihihi, ça me fait rire. oui, tu as sûrement raison, c’est une question d’oser. c’est marrant comme concept : « oser ». il y a une notion de risque, le risque que ce ne soit pas aimé, et donc que JE ne sois pas aimée. c’est compliqué.

  4. de très beaux écrits… Reprenez tout depuis le début de cette vie que vous n’avez pas choisie, et mettez cela noir sur blanc… Essayer …. je serai la première lectrice… je vous embrasse A-M

    • c’est bête, mais j’ai effectivement besoin de beaucoup d’encouragements pour écrire. d’autant plus qu’une petite voix me dit en sourdine mais obstinément que tout le monde s’en fout de ma vie avec mes chats et ma chienne. donc chaque encouragement combat agréablement cette petite voix. vivement qu’elle se taise !! je vous embrasse.

    • joli. quand je me balade dans la nuit avec une torche, je vois ces petites lunes, parfois une seule lune, le plus souvent deux lunes… de couleurs différentes car selon la couleur de l’iris, la lumière se reflète avec des couleurs différentes. c’était très rigolo avec zoulimama qui avait un oeil bleu et un oeil jaune !

    • vi. je nourris pas la mienne de nuit, mais par contre je vais souvent faire un petit tour avec une lampe torche. et là, je ne me sens jamais seule et toujours très observée !

  5. Je rejoins les autres commentaires, il faut publier vos merveilleux textes,tour à tour, mélancoliques, poétiques, joyeux mais aussi tristes quand un petit coeur s’en va. Et je ne parle pas des photos, toujours magnifiques. Merci, Sylvie.

  6. Bonjour Sylvie,

    Je vous contacte suite à une discussion avec la présidente de votre association. J’aimerais venir passer quelques semaines sur les îles et participer à la stérilisation des chats errants. Je suis infirmière vétérinaire et pourrai a priori prendre facilement contact avec des vétérinaires, mais je ne sais par où commencer. Auriez-vous des conseils à me donner ? Peut-être pourrions-nous oeuvrer main dans la main ?

    Merci par avance de votre retour, et bon courage à vous.
    Nastassja

    • contact a été pris. je crois qu’étant donné ta position professionnelle, le mieux serait que tu montes un projet avec des vétos et des assistantEs vétérinaires dans ta zone, une sorte de « vétos français solidaires avec les vétos des îles grecques », et à partir d’un projet un peu plus élaboré je pourrai aller voir « mes » vétos discuter d’une aide. ne pas négliger le fait que l’intervention même gratuite de vétos étrangers sur le sol grec est illégale. eh, c’est un lobby.

      • hello, pour te tenir un peu au courant, les vétos de l’UE ont tous le droit d’exercer en UE ;-) je suis en train de réunir une petite équipe et de prendre quelques contacts, cela se met en route, lentement mais surement :) :) :)

        • ben c’est FOR MI DABLE !!!! je te félicite, tu lâches pas le morceau. bien sûr qu’ils ont le droit d’exercer. mais il faut qu’ils s’installent. par contre, vérifie, mais je suis à peu près sûre que des vétos non grecs viendraient avec une camionnette sanitaire faire des campagnes de stérilisations, même gratosses, ils n’auraient pas le droit.
          je t’embrasse et te remercie !

Laisser un commentaire