Le tonneau de la danaïde-à-chats

J’ai retrouvé un texte, écrit avant, ailleurs, dans d’autres circonstances, et dont je mets ci-dessous un long extrait.

Imaginons.

Je travaillerais dans un refuge, je suis salariée par une société protectrice des animaux quelconque. Un beau bloc béton, avec des grillages autour, et des box eux aussi séparés par des grillages.  À l’intérieur de ces box, des cartons, ou des baquets en plastique, et, soyons fous, une petite couverture par carton ou baquet. Des écuelles pour la nourriture et pour l’eau. Les chats y sont en sûreté, certes,  comme on peut l’être quand on vit dans un box entouré de grillages, en bonne santé (les autres sont euthanasiés), en âge adoptable (idem), stérilisés et vaccinés (facile, quand on peut les attraper facilement).

Je ferais ça dans un pays qui lutte depuis des décennies contre les animaux harets. Qui cherche à maîtriser totalement le vivant errant (faut-il oser un « libre » ?).  Demandez-vous pourquoi il y a si peu de chats et de chiens harets autour de chez vous.  Parce que pendant des décennies, des lieux (j’en connais au moins un) ont pratiqué et pratiquent encore la chasse aux harets : 2 ou 3 fois par an, le meilleur chasseur du village est engagé pour aller tirer tout ce qui traîne. On en est avertis par annonce publique. Il se balade avec son flingue et de la bouffe, il se promène dans le village, « Minou, minou, minou ! », et le chat, naïf et surtout affamé, se laisse avoir et se retrouve avec une balle dans la tête. Le chasseur n’y prend nul plaisir (en fait, il aime bien les chats) mais voilà. C’est comme ça. En grec : « Ti na kanoume ? », qu’y faire ? Quant aux chiens, cela fait déjà bien longtemps qu’ils ont disparu des poubelles. Et si chez vous, cela ne s’est pas passé comme ça, cela s’est passé d’une manière ou d’une autre.

Mais quand on vit dans un pays comme la Grèce, et, avec la crise, ce problème des animaux errants a tout simplement explosé, on vit entourés de chiens et de chats harets. L’état n’a déjà aucun plan d’aide pour ses citoyens malades, mourants, SDF, marginaux, vieux, enfants, et j’en passe, on peut imaginer que du côté du non-humain (ah, l’Humain !!), c’est simple à énoncer : il n’y a RIEN. Pour limiter la population des harets, on compte sur les voitures, les maladies et la faim (et non, je n’oserai pas dire que l’état fait la même chose avec ses citoyens…). Tout ce qui se fait, refuges, apports locaux de secours, de nourriture, protection de la faune sauvage, stérilisations,  etc., tout est privé. Fondations, associations, refuges privés, passants, ce ne sont jamais que des individus qui n’en peuvent plus et agissent. Vous voyez où je veux en venir ? Je fais partie de ces gens qui font. Je fais ce que je peux, et j’ai pu (toute seule) pendant longtemps.

Reprenons la fiction. Je serais salariée d’un refuge appelé « Au Chat Joyeux », « Les Gais Chaminous » ou tout autre nom bien identifiable pour une structure de cet ordre. Bon, pour faire tenir la fiction, il faut que ce soit une structure avec juste une petite subvention du canton, du département, de l’état, de la région.  Et puis survient une catastrophe, les vacances avec ses abandons, ou une inondation, bref un événement qui met en péril la survie des chats en box, et aussi ma propre survie, mon emploi en quelque sorte. Je viendrais avec mes photos, mes histoires, raconter cette vie, ma vie, et ces vies, et ces morts, et toute l’angoisse de nourrir, soigner, stériliser, aimer, aider, pour demander de l’aide quelle qu’en soit la forme (mais plutôt de la nourriture, ou de l’argent), je crois que personne n’aurait l’idée de me dire et même de penser que je suis folle.

Et bien, voilà, ma maison à Chrousa est devenue un refuge, et j’en suis la salariée, la nettoyeuse, la soigneuse, la cuistot, la directrice, la gestionnaire, la secrétaire, et (pendant des années j’en ai assuré) le financement intégral, seule,  et sous le regard sans aménité de beaucoup de gens, parfois très proches. Là où je vis, c’est un refuge totalement privé, foutraque, bricolé, imparfait. Mais c’est un refuge. En faillite perpétuelle. Et, à la grande différence d’un refuge tel que décrit plus haut, c’est un refuge qui ne pratique pas l’euthanasie (à part mon coup de folie sur 3 chatons nouveaux-nés, et lors de maladies incurables et douloureuses) et qui, faute d’adoptants, ne pratique pas l’adoption (car si les refuges officiels arrivent à limiter leur population d’hébergés, c’est bien parce qu’il y a euthanasies et adoptions). Pas de béton, pas de grillage, pas de box, mais le reste y est, pour des chats qui vivent leur vie, dans la relative sécurité que peut leur procurer mon affection.

Je terminais avec « Et mon argent ». Mais maintenant, et depuis de longues années, je devrais terminer par « Et votre argent »…

Pourtant, vous y avez été fort, ce mois de janvier 2017, vous avez été formidables, solidaires, compassionnels. Mais l’angoisse même pas du lendemain, en fait du jour même, me reprend à la gorge. J’en ai marre à un point que vous ne pouvez pas imaginer.

En photos, ce qui me reste, en ce 23 janvier :

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Toute aide, même petite, est bienvenue…

Certains matins vous accueillent moins bien que d’autres. Tremble, païenne !

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Ce jour-là, il a plu.

Mais bon, les chats s’en foutent ! Au pire, ils se précipitent dedans, trempés, pour se faire essorer par maman-chats…

Kéti est une spécialiste (avec Bizule) du câlin-séchage

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Monsieur-Chat Nekosan

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Le Gremlin dort dans cet olivier, s’y prélasse, y miaule, y surveille son environnement. Il n’y a que le pipicaca et la bouffe qui peuvent l’en déloger. Et la pluie ;-)

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Et toujours ce merveilleux « Tu es mienne ! »

Les Chats de Syros

Les Chats de Syros

 

 

 

 

 

 

7 thoughts on “Le tonneau de la danaïde-à-chats

    • oui, anne-marie, j’ai vu. merci infiniment. je vous écris toute enveloppée de lainages que vous connaissez bien !!! je vous embrasse très fort, ainsi qu’alain. encore merci.

    • ben plutôt pas. si on considère comme *normal* le fait de s’occuper de 100 chats, ce n’est pas cette année qu’il y aura explosion démographique, vu le nombre de chats morts… mais c’est que même si je rogne sur tout, qualité et quantité dans ma vie et dans leur vie, les prix ont tellement augmenté, on se rend pas compte en france, mais c’est terrible. donc le tonneau des danaïdes, c’est plutôt l’argent, plus que le nombre de chats.

      à 61 ans, avec mes « qualifications », en appeler encore et toujours à la charité publique et amicale, c’est vraiment humiliant, et désolant.

  1. Non, Cigalinette, tu ne devrais pas te sentir humiliée ! Ce que tu fais pour ces chats résulte autant d’un choix et d’une volonté e ta part (de nature philosophique, éthique) que d’une implacable nécessité due à un état de fait dont tu n’es pas responsable. C’est pourquoi tous ceux qui t’aident et te soutiennent comme ils peuvent considèrent que tu accomplis une œuvre admirable, et donc absolument pas désolante. Ce qui est désolant c’est la passivité et l’incurie du plus grand nombre, ça oui !

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