Sous le regard de Pan

Sous le regard de Pan.

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On est jeudi matin, belle journée d’octobre, peu de vent, mais le site météorologique que je consulte chaque jour annonce pour les jours à venir du vent, beaucoup de vent. Un « jeu » local consiste à aller à la plage le dernier jour possible pour une mer étale, encore confortablement chauffée par l’été, une sorte d’arrière-goût de la saison désormais loin derrière. Je prépare mes jouets de plage (eau plate pour Alitheia, eau qui pique mentholée pour moi, appareil photo, linge, lunettes au cas où je perdrais mes lentilles de contact, et tout ce fichtrimimi qui reste au fond du sac à dos d’une fois à l’autre, pansements qui ne collent plus, ciseaux, ficelle, chewing-gums fondus et ensablés dans un sac plastique mal fermé, papier et stylo, la liste est incomplète mais anecdotique), je m’habille automne, quand même, je prends mon roseau de marche, parce que j’ai perdu un peu de l’équilibre durement acquis en faisant le la grimpe, et nous voilà parties, ma bête et moi, vers Arméos.

Arrivant à Galissas, au croisement, je rencontre Dimitri, Glaucos en réalité, et par la vitre baissée, petite discussion à la grecque, en plein milieu de la route : la queue du cyclone est passée par la plage, et a détruit tout son campement de fortune. Détruite la cuisine en plein air où il invitait à boire un café et préparait la tambouille pour qui en voulait, détruite la grande tente bleue où tant d’amies et d’amis à lui ont trouvé refuge cet été pour de plus ou moins longs séjours. Seule encore intacte, la petite tente où lui-même vit, jusqu’à ce que l’hiver le chasse de la plage. Cela ajouté à cette horrible (mais non encore confirmée) nouvelle que le versant ubac, non archéologique, de la vallée a été vendu, source comprise, et à un prix dérisoire, pour « développement », Dimitri n’a pas le moral.

Je continue ma route vers le quai où je parque la voiture, impatience de me poser au soleil, et d’aller nager : très peu de vent,  « μία θάλασσα λάδι » probablement (une mer d’huile), donc une eau limpide, parfaite pour le snorkeling (masque, tuba et palmes) : la lumière sous l’eau, les jours de grand calme, est indescriptible. Après avoir visité ma tente, laissée sur place, depuis mon mini séjour sur la plage en juin, pour y entreposer mon sac de couchage, de grands linges de plage, mes tongs et mon matosse à nager, et une fois installés tous mes jouets au bord de l’eau, un grand plouf, rhaaaaa, qu’elle est bonne, même si la pluie et la tempête l’ont notablement rafraîchie en une dizaine de jours. Et comme d’habitude en cette saison bénie pour les solitaires dans mon genre, la plage est vide d’humains.

Ah non, pas tout à fait vide : Rita, une norvégienne de ma génération, y est aussi. Elle passe plusieurs mois à camper à Arméos, et quand le temps devient trop froid, elle loue une chambre à Galissas, continuant à venir tous les jours se baigner comme une vraie nordique habituée aux eaux froides de son septentrion, et pendant des heures. On n’a pas discuté souvent, on sait peu de choses l’une de l’autre, mais on s’aime bien, et on a la même manière de se balader dans nos corps à poil, avec nos bourrelets, nos chairs un peu flasques, nos seins ramollis, nos rides et nos fanons. On s’en fout autant l’une que l’autre. C’est une complicité.

Je mets mon attirail à nage, et je pars bien loin. Un petit poulpe au fond, échappé à la razzia des pêcheurs à harpon qui viennent jouer aux Robinsons dans la baie pendant toute la belle saison, et qui s’enfuit vite vite, je le suis en le surplombant, il finit par se confondre avec les algues, des bancs de très jolis poissons gris et jaune, d’autres un peu violets, et un jambon, un, lui aussi échappé à la concupiscence. Mais je nage depuis trop longtemps, je commence à avoir froid, tiens, Alitheia trouve aussi que je suis dans l’eau trop loin et trop longtemps, je vois son corps et ses quatre pattes ramer frénétiquement sous l’eau, je la poursuis vers le rivage pour la rassurer et il faut avouer que j’ai beau sortir mon plus beau crawl, et palmer comme une folle, elle nage plus vite que moi.

A peine sortie de l’eau, le masque sur le front telle Ursula Andress (ricanements), j’entends des cris plaintifs, des râles sonores, je serais incapable de les décrire, mais cela glace le sang : on entend de la douleur là-dedans, en tout cas. Mes oreilles sont encore pleine d’eau, j’ai froid, mais il y a quelque chose à sauver. Après avoir mis mes sandales sans m’être séchée (ah, mes pieds glissent dedans), empoignant un petit linge et mon bâton, je me dirige vers les terrasses « archéologiques » surplombant la plage. Rita est déjà sur la 2ème terrasse, elle est à peine couverte par son paréo de cotonnade transparente, et je commence à monter par le sentier de sortie de la plage, tellement à la hâte que je ne souffle même pas, vite comme jamais je n’ai monté ce sentier, quasi en courant. Je rejoins Rita, et on cherche l’animal qui souffre.

Hors saison, un paysan met ses chèvres dans la vallée, on entend des clochettes en amont. Peut-être une chèvre malade, ou coincée entre deux rochers ? L’usage (plus que la raison) veut que ces pauvres bêtes (et tout le bétail en général) soient entravées une patte avant ficelée à une patte arrière, elles ont du coup une démarche extrêmement pénible, pas naturelle, et risquent de tomber sans jamais pouvoir se relever. C’est une pratique tout à fait barbare.

Rita et moi guettons un gémissement pour pouvoir repérer la bête en souffrance, il est midi et le soleil tape très fort, on est dans les épineux et les buissons desséchés et racornis par l’été, j’ai les cheveux encore mouillés, les oreilles à moitié bouchées, et soudain voilà que je réalise que nous sommes à la hauteur de l’hôtel qui est juste de l’autre côté de la crête, deux vieilles cinglées à poil, l’une à peine couverte par un tissu transparent, moi avec un linge minuscule ne couvrant quasi rien de mon anatomie, et toutes deux prêtes à foncer dans les fourrés piquants au su et au vu de n’importe qui passant par là, pour sauver une chèvre… Je regarde Rita, elle me regarde, on regarde autour de nous, on pense la même chose au même moment, et malgré le côté sauveteur-alerte-drame, malgré nos jambes griffées, nos cheveux en désordre, quasi à poil, tout ça à 20 mètres de l’hôtel. on commence à se tordre de rire toutes les deux, et plus elle me regarde et plus je la regarde, plus on rit.

Et soudain, mais vraiment juste à quelques mètres de nous, totalement immobile sous un buisson desséché, on voit le bouc. Noir et brun, énorme, avec sa barbiche bien fournie, ses yeux orange, qui nous regarde, qui nous dévisage en fait.

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Il est couché (comme il peut, vu l’entrave de ses pattes). « Tu crois que c’est lui qui criait comme ça ? » « Depuis qu’on est près de lui, on n’entend plus rien d’autre » « The male goat wants to have sex may be ? » « Tu crois que ça crie comme ça un bouc qui veut baiser ? ». A nouveau, notre situation de sex-agénaires à moitié à poil à la recherche d’un bouc en rut nous plie de rire.

On s’approche un peu, il se lève péniblement, et s’enfonce encore plus dans les buissons. Dans le sillage de son mouvement maladroit, son odeur de bête nous saute au visage, c’est prégnant, incroyablement sauvage. Nous décidons de continuer à chercher encore un peu, vérifier que c’est bien le bouc qui criait de cette façon déchirante et pas une chevrette en train de mourir quelque part.

Rita continue sur le sentier en direction de la grotte de Derek, qui est une zone très escarpée, moi je m’enfile entre les buissons et les épineux pour tenter de monter encore quelques mètres, mais je l’entends rire encore, et elle m’entend faire de même. Elle me crie qu’elle redescend par le chemin de la source, je lui crie que je redescends par là où on est montées.

Je ne vois plus le bouc, il s’est enfoncé profondément dans les buissons, plus un bruit, plus de cris. C’était probablement lui. Et comme toujours sur ce sentier où j’ai trouvé des éclats d’obsidienne de Milos, attestant un commerce entre cette ìle et Syros aux temps néolithiques, je marche en regardant bien soigneusement où je pose les pieds, cherchant un minuscule trésor. Mais alors je sens comme un regard posé sur moi, et je sens l’odeur si forte du bouc : il est là, quelque part, il me regarde. Je suis aveuglée par le soleil mais je cherche « ma » bête, je sais qu’elle est là, à me guetter. Et soudain je l’aperçois dressé à l’ombre, à nouveau immobile et me suivant du regard très attentivement. Je le prie de rester encore un moment, je redescends à la plage, prends mon appareil photo, cette fois lâche mon petit linge somme toute inutile, regrimpe les terrasses, il est là, il s’est couché, il m’a attendue.

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Pan, écorné par l’humanité, prophétiquement et métaphoriquement mort dans le récit qu’en fait Plutarque, pardonne-nous. Dans cette vallée magique qui, peut-être bientôt, mais tôt ou tard, deviendra une immonde marina-les-pieds-dans-l’eau, écorchée par les grillages, les routes, les maisons-typiques-des-cyclades pleines d’angles, tu vis probablement les derniers jours dignes d’un dieu antique.

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19 thoughts on “Sous le regard de Pan

  1. Ouf ! L’animal était vivant… tu ne lui a pas désentravé les pattes ? Moi je l’aurais fait… merde pour le propriétaire ! Avec la marina qui arrive, il ne va plus pouvoir laisser ses animaux ici !

    • avec des cordages à bateau ? il nous aurait fallu un gros couteau, et aussi de pouvoir l’approcher. on croit toujours que dans ces situations yaqu’à, mais non.

  2. Très beau récit. Mais le reportage -photo est malheureusement incomplet… il manque la photo des deux naïades en quête du bouc en rut ! Ah ah ah.

    J&J sexa lubrique à ses heures.
    ;-)

    • je dois avouer que la remémoration de ce moment surréaliste me met en joie !!! notre échange de regards quand on a réussi à sortir de la situation et à nous observer l’une /et) l’autre de loin… 2 grosses dames quasi à poil devant cet énorme bouc splendide (noir et doré) en rut, tout ça à quelques mètres de la « civilisation », et prises d’un fou rire sans aucune dignité, rhaaaaaa, j’aime rita de m’avoir permis ce moment.

    • j’en suis enceinte jusqu’aux yeux, de ce « roman », mais pour en accoucher, c’est une autre histoire. malheureusement. ça me turlupine pas mal !

  3. Un vrai beau texte, tellement plein de vérité : on y était.

    Un jour, il y a bien longtemps, j’ai failli (failli seulement) adopter un bouc, prénommé … Ulysse.
    Comme quoi.

    Il était vieux, très beau, tout blanc et barbichu, mais hélas en concurrence avec un plus jeune, que la bergère voulait garder (la salope).

    Mais majestueux quand meme, et surtout, un vrai comédien : les deux pattes avant sur la demi-porte de la bergerie, il semblait beaucoup apprécier que je lui conte fleurette, et que je lui dise qu’il était beau.

  4. Magnifique récit ! merci Sylvie ! J’étais en haleine ! Qu’allait-il se passer ??? Puis finalement …rien, mais une belle aventure et une superbe photo du bouc majestueux ! Vous avez retrouvé vos vêtements ? (rire)

    • oui, merci beaucoup, c’est très exactement ça que je cherchais à évoquer, décrire, cette sorte de « rien pour finir », de point d’orgue dans le fil de la vie mais qui ne se termine jamais autrement (pour l’instant) que par la poursuite de ce fil.

  5. je viens de lire. Très drôle et comme toujours très poétique l’atmosphère.
    Plus qu’à espérer que personne n’a pu vous voir dans cette tenue et en telle compagnie.
    Il est magnifique ce bouc.

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