Nostalgie

Un tout vieux texte, que je croyais avoir posté ici, mais que j’avais posté sur un autre blog. Je n’en renie pas un mot, pas un sentiment, pas une tristesse. Depuis ici, l’île, je devrais parler du heimweh, cette sorte de poison lent qui circulait (et, probablement pour beaucoup d’entre nous, circule encore) dans les veines des helvètes exilés, déjà à l’époque des mercenaires, décrit ainsi : « Il apparaît pour la première fois en 1651, dans un recueil de textes moqueurs. C’est également dans ce pays que le Heimweh fut défini comme phénomène médical et culturel et fut longtemps considéré comme une maladie propre à ce pays et à ces habitants, ce pourquoi on l’appelait aussi le «mal du Suisse» ou Schweizerheimweh. » (sur wiki : mal du pays). Pourtant, il s’agit ici d’un autre exil, celui du temps, l’exil loin de son passé, et avec les années, cet exil-là est devenu exactement tel que je me le racontais dans ces lignes… Incurable.

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Nostalgie.

Ce matin. Le parasol est ouvert au-dessus de la table écaillée. Les grillons crissent dans le pré et le soleil chauffe le bois des barrières qui sentent bon l’huile de lin et la résine. On est hors saison, ici : pas de radio, pas de vagues conversations, pas de tondeuses électriques, pas de voitures, pas de cris, pas d’aboiements. Pas de rires non plus. Un bruit de fond permanent et doux, dans cette sorte de silence, mélange de vent, d’eau des torrents, peut-être de voix lointaines et de moteurs en bas dans la vallée. Le parasol est ouvert au-dessus de la table vide. Il ne protège aucune plaque de beurre ni aucun morceau de fromage, ne met à l’ombre aucune tête de vieillard fragile ou d’enfant très blond, ne soulage aucun œil bleu trop sensible ni aucune peau à problèmes. Il n’y a personne à protéger, rien non plus. Je l’ai ouvert pour me rappeler ce qui est révolu, et mort, et enfoui dans le temps. Est-ce qu’on sait, au moment où cela se passe, à quel point ces petits-déjeuners d’été disparaîtront de la terrasse ensoleillée ?

L’une arrive, douchée, parfumée, pomponnée, habillée pour la journée, et l’autre rampe depuis son lit, engluée de sommeil, la langue pâteuse, avec un léger mal de crâne ou vaguement de mauvaise humeur ; et les autres, tous les autres. Qui arrive toujours trop tard, quand on débarrasse déjà, quand le café a refroidi dans la tasse, quand le beurre est tout mou et qu’on a fini le pain ; qui est un peu agacé par ce rituel du « p’tit dèj’ » et s’empresse de terminer son thé et sa tartine grillée ; qui veut être à l’ombre du parasol ; qui veut profiter du soleil pour se réchauffer ; qui remonte les manches ; qui va mettre des chaussettes à cause des courants d’air sur le balcon.

De quoi parlions-nous déjà ? Discussions agitées ou molles, projets de la journée, repas du soir. Informations,  explications, descriptions, constatations. Animaux. Pays lointains. Amis. Politique. Et si on n’était pas dedans, on était quand même présent, pensif, à écouter les autres parler : conversations auxquelles on prêtait une oreille distraite, savourant le café, tartinant en grosses couches beurre et Cénovis sur un bout de pain, silencieux, retranché mais pas assiégé, passif mais là. Se lever et continuer à participer depuis la cuisine ouverte, parler plus fort et surveiller le lait qui bout si vite et déborde. Eblouis par le soleil, sous le parasol du matin, on parle aussi du village, de l’humanité ; ou rien de tout cela, on papote et le temps passe, le temps passe ; on n’est pas pressés et il passe tout de même, il passe inexorablement.

Nonchalance de l’après-midi, quand chacun vaque : toujours quelqu’un dans la maison, un bruit d’activité, ou un bavardage passager. A certains moments, tout le monde se retrouve dans la minuscule cuisine, on se bouscule, en même temps les uns se font un thé, d’autres prennent un yogourth, certains sont pris d’une furieuse envie d’œuf dur pour le goûter, et toujours quelqu’un à chercher contre toute probabilité un éclair au chocolat dans le bac à légumes. Pas souvent, une décision collective, faire les courses ensemble, aller boire un pot au Prilet, ou faire-la-balade-des-Moulins, ou celle-du-torrent, agite tout ce monde. Alors, même si on n’a pas vraiment envie de bouger, surtout que les uns parlent trop, les autres vont trop lentement ou trop vite, on y va. Et en général, on ne le regrette pas. On se dit que c’était « quand même » un chouette pot, une belle balade, une excellente idée.

Est-ce que chacun de nous a pensé, quand nous étions si habitués à vivre cela, cette communauté des petits-déjeuners bavards qui durent des heures, des après-midi où nous étions paisiblement vivants : ce moment ne reviendra jamais. Il est exceptionnel dans sa banalité, exceptionnel aussi dans son évanescence.

Un matin, on est là, sur la terrasse, la table est vide sous le parasol ouvert, à se demander pourquoi on l’a ouvert. J’ai nettoyé et ciré la table. J’ai fait un café, grillé du pain sur le vieux grille-pain, celui avec les oreilles de côté, celui qu’on oublie toujours et qui brûle au moins une face de la tranche. Assise sur le banc, la tête à moitié au soleil, à moitié à l’ombre, sur une fesse, sur le bord, comme une voleuse de souvenirs, prête à m’enfuir chassée par la tristesse. Silence. Carillons et  grillons. Rumeur de la vallée. Vent dans les bouleaux, frémissements doux. Silence, et personne pour dire « Tu me passes le sucre ? ». Je mange ma tartine, je bois mon café.

Nostalgie.