Willi.

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La rue en pente, surchauffée par le soleil de l’après-midi, mêle ombres et lumière. Entre les maisons éclatantes de chaux et délabrées, le vieux Willi remonte lentement, dans le silence de la sieste. En plein été, les petites parcelles de terre échappées du béton sont couvertes de plantes tellement desséchées qu’elles en deviennent abstraites, des choses beiges et hirsutes, presque mystérieuses. Willi porte péniblement ses sacs plastique, au logo du surpermarché qui est sur sa route en contre-bas : il ramène les courses, après un petit verre chez Despina.

Les vieux marins à la retraite sont aussi tristes et nostalgiques que les oiseaux auxquels on a rogné les ailes. Willi est de ceux-là, mais il est moins triste que les autres, même si son corps est aussi délabré. D’abord parce qu’il a la musique, son antique lira des Cyclades, mais surtout c’est le maître incontesté de la seconde voix sur son superbe bouzouki (trichordo, évidemment, le bouzouki !) comme un vrai rébète, lorsqu’il va chanter du rébétiko dans sa taverne habituelle, avec ses vieux compagnons, et boire, et manger, et parfois fumer des pétards, jusqu’à pas d’heure. Mais aussi parce qu’il a ses chats. Sa petite retraite de marin lui permet à peine de vivre, mais dans ses sacs de courses, il ramène toujours de quoi les nourrir.

Un hiver qu’il faisait vraiment froid, et qu’il passait ses journées au lit, tout habillé, avec son bonnet en laine et ses chaussettes, à ne rien faire, à dormir, s’ennuyer, regarder la télévision, fumer et boire, il a entendu un petit miaulement derrière sa porte, une porte plus symbolique que vraiment efficace contre l’hiver. Entendre un miaulement derrière la porte, c’est une routine, dans un pays plein de chats errants. Mais ce jour-là, parce que ce jour-là il était trop seul et qu’il avait trop froid, il s’est levé et après avoir dégondé la porte, il a scié un petit carré en bas, assez grand pour laisser passer le chat. Assez grand aussi pour laisser entrer plus de vent, plus de froid dans sa pièce pleine de courants d’air.

Et le chat, après avoir hésité un instant à entrer, a sauté sur le lit, et lové dans les bras de son hôte, l’un bien chaud, l’autre bien ronronnant, tous deux se sont endormis, la grosse paluche de Willi sur le ventre du chat, et le chat le museau sous l’aisselle du marin sans mer.

 

5 thoughts on “Willi.

  1. Mon Dieu que c’est beau ce que vous avez écrit ! que c’est beau ce que je viens de lire ! merci, merci de rendre mon Dimanche plus heureux et de renouveller mes forces ! parfois tout est tellement dificile à vivre … force et courage ! force et courage il me faut !
    Je vous embrasse de Rio de Janeiro au Brésil,
    Renata

    • oh, renata de rio, mon amie des chats de si loin ! il y a des périodes où il faut s’accrocher avec les dents, c’est vrai… et où une seconde de plus est une seconde de gagnée. je vous souhaite force et courage, et vous invite à en dire plus, si vous en sentez l’envie – et l’énergie. je vous embrasse aussi !

  2. « Mais aussi parce qu’il a ses chats. Sa petite retraite de marin lui permet à peine de vivre, mais dans ses sacs de courses, il ramène toujours de quoi les nourrir. »

    ***********************
    Wait a minute ! Combien héberge-t-il de chats l’ami Willi ? pas autant que toi quand même ?

    Tu vois, quand j’ai lu le titre de ton billet dans ma messagerie, je me suis d’abord dit « Willi ? encore un nouveau matou chez notre reine des chats ? »
    Un sacré vieux matou en effet !

    ;-)

  3. Je cherche depuis ce matin une autre photo de Willi, que tu avais envoyé. Impossible de la retrouver.

    (je te censure ma gavrochounette, mais c’est pour la bonne cause – tu me casses mon coup !)

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