Demain, j’aurai 60 ans

Mazette, il fut un temps où je ne pensais pas y arriver.

Et comme je vous dois à toutes et à tous ces dernières années de vie quotidienne non-ordinaire, je vais vous raconter un secret, une sorte de cadeau qui semble au premier abord empoisonné, du genre à vous plomber la journée, mais qui au deuxième abord peut se révéler « utile ».

Adolescente, j’ai eu un grave accident. Entre autres, trois fractures du nez. À cette époque désormais lointaine, pour les réduire, l’anesthésie chirurgicale était un peu plus primitive que maintenant : on m’avait recouvert la tête d’un drap vert (je me rappelle encore la couleur, ce vert chirugical que je hais) et on avait versé dessus de l’éther (cette odeur que j’insupporte de manière quasi pathologique depuis). Je suis partie dans le potage très vite, avec la sensation d’étouffer. Je ne me rappelle pas grand-chose de mon hospitalisation, sinon les visites quotidiennes de mon beau-père, et ma tête croûtée de sel pour les EEG.

Pas grand-chose ? Si, je me rappelle LA chose. Celle qui fait ricaner les dubitatifs, délirer les rêveurs, sortir le paquet d’arguments imparables des scientifiques. Quant aux physiciens, je leur demande de ne pas lire la suite. L’EMI (expérience de mort imminente). Parce que cette anesthésie brutale s’est mal passée, et ma mère a fini par me dire, des années plus tard, que j’avais failli mourir.

L’anesthésie. Vous me direz que j’étais shootée à mort, c’est le cas de le dire…

Des images qui tournent à une vitesse folle, je suis (être et suivre) ces images, je parcours en spirale une descente, une montée, je suis tous les sens et toutes les directions, je suis le temps hors temps. Et « je » « sens » que cela se passe mal. Chaque fibre en moi me dit que cela ne doit pas être ainsi. Une phrase qui hurle en moi, et tout en moi hurle cette phrase : « Pas moi, pas à 16 ans ! Pas moi, pas à 16 ans ! ». Et comme d’être (re)mise au monde, je me vois m’accrochant au cou de quelqu’un (le chirurgien ? l’anesthésiste ?) pour m’extraire de cette chose.

Voilà. Cela tient en 6 lignes.

Je n’ai rien dit, pas de cellule psychologique, et dès le retour au lycée, l’explosion totale. Et parce que je vivais avec ce moment en moi, ma vie en a été totalement bouleversée. Pendant des années, aux moments les plus improbables, je me sentais replonger là-dedans. Comme cela arrivait dans-le-monde, je pouvais décrire cette sensation : j’étais comme une vis sans fin. Chaque geste relançait cette spirale, et je n’osais pas bouger, et je ne bougeais pas pendant des heures, jusqu’à ce que ça passe. Un jour, mon compagnon Alain (assassiné en HP par un docteur folamour) me demande ce que j’ai. Je lui décris mon état : « Mais c’est une crise d’angoisse ! ». Il m’a sauvée : j’ai pu enfin, vers 20 ans, mettre un mot sur la sensation : l’angoisse. J’en ai encore, rares, 2 ou 3 par an, et je les gère, comme on dit (d’ailleurs, le fait d’évoquer cela provoque une petite amorce de départ en vrille ;-) ). Ensuite, j’ai dû essayer de réfléchir à ce que j’avais vécu (là, vivre est un drôle de mot à utiliser) durant cette expérience.

C’était un temps glorieux où, en l’absence d’Internet et si on ne lisait que le Canard Enchaîné, on n’était pas au courant des choses qui pullulent maintenant dans le monde virtuel. C’est vraiment récemment (une dizaine d’années) que j’ai appris cet acronyme, l’EMI, et que j’ai eu la confirmation qu’il y avait des gens qui avaient ressenti des choses étranges durant un accident ou une opération, et que ces choses étranges ressemblaient à ce que j’avais vécu. J’avais cru, pendant plus d’une trentaine d’années, être la dépositaire d’une sorte de secret très lourd, et dont je ne savais que faire.

Une chose me semblait claire, durant l’opération : je vivais l’éternité. Et je dis bien : « vivre l’éternité ». Ce que je ressentais, c’était pour l’éternité. Soudain, dans ma vie bornée par la vie justement, par le temps et l’espace, avait fait irruption quelque chose de non mesurable, d’incommensurable, de non borné, dont on ne pouvait dire qu’il avait un début et une fin que dans la mesure où on en était exclu, on était dehors et justement dans le flux tranquille de l’espace et du temps. Dans une vie, qui se mesure (demain j’ai 60 ans, par exemple), l’irruption de l’éternité. Allez, débrouille-toi avec ça. Pour l’équipe chirurgicale, combien de temps a duré l’opération, et la récupération ? Je n’en sais rien. Eux, depuis « dehors », le savent : un quart d’heure ? Deux heures ? Un laps de temps chronométrable, avec des déplacements dans l’espace, des actions qui se font l’une après l’autre, des échanges de paroles, les cinq sens en alerte.

Mais moi, dans mon potage, avec cet état de conscience étrange, je parcourais l’asymptote infinie qui se fout du temps et de l’espace : rien ne l’arrête, rien ne la mesure depuis l’intérieur, et j’étais partie seule dans une non-dimension. La phrase qui me hurlait « Pas moi ! Pas à 16 ans ! » est probablement ce qui a teinté cette expérience d’une angoisse profonde, lui a donné un tempo (parce que c’est impossible de parler de temporalité dans ce cas), une couleur si noire.

Après, il a fallu vivre avec ça. J’avais goûté à l’éternité, et, en fait, je l’avais vraiment vécue. Que je me sois réveillée est ensuite une autre histoire.

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L’idée, c’est que cela aurait pu se passer autrement. J’aurais eu en mon esprit ( ?) le choix de considérer cette éternité d’un tout autre œil, la peupler de mille couleurs, de mille souvenirs heureux, d’en faire une fantaisie. Une fantaisie éternelle. Que cette éternité prenne fin, cela ne regarde que le monde extérieur, celui de ceux qui restent dans la temporalité. Qu’en fait elle prenne fin avec mon dernier souffle, auquel assiste d’autres gens, n’a aucune importance : parce que ce qui est, à ce moment-là, n’a aucune limite.

La mort est vraiment quelque chose de détestable. Pas besoin de vous dire pourquoi, on le sait toutes et tous. On en a plus ou moins peur, peur de cet état inconnu. Peur également du passage d’un état à l’autre. Moi j’en ai peur, bien sûr. Mais je sais une chose : c’est que ça se prépare, comme un voyage. Et là, tous les rituels autour de ce passage ne m’ont plus du tout fait rire, et je n’ai plus du tout trouvé ça ridicule. Regardez cette personne qui reçoit l’extrême onction : peu importe que dieu existe ou non, mais le fait est qu’elle dépose sur le quai de départ tous ses vieux bagages, les scories déplaisantes qui poursuivent son âme depuis si longtemps, et qui ne l’encombreront pas quand elle vivra son éternité (qui, depuis la place du spectateur, ne durera que quelques instants) – elle pourra en faire ce qu’elle veut, y revoir tous ses êtres chers, faire une éternelle promenade dans les sphères, plonger indéfiniment le long de l’asymptote de SON éternité. Tant de rituels dans tant de religions focalisées par cela. Pour atteindre l’ « ev-thanasie », la « bonne mort ».

Alors remplir sa vie de jolies choses, d’actions généreuses et/ou belles, vivre sans faire le mal autour de soi, voir la vie avec respect et bienveillance, considérer les êtres avec compassion, c’est une des manières de penser à ce voyage. De ne pas devoir se battre contre trop de fantômes ricanants en entrant dans la spirale, et qu’il faudrait supporter pendant cette éternité d’un instant. Mais là, je n’en sais trop rien.

Demain, j’aurai 60 ans.

Et pendant ce temps-là, les Chats de Syros vivent leur vie de chats…

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Vous aurez remarqué qu’il bouge un peu…

C’est un parmi cette dizaine de chatons que ces mères chattes sauvages m’ont laissés pratiquement sur le pas de porte !

Et voilà une petite ambiance apéro sur la falaise, avec les nuages qui vont avec (mon petit Lumix a bien travaillé, il ment comme il fait clic, rien ne résiste à sa « haute sensibilité » !)

Louis-Louis (qui est le portrait craché de Monostou) et Houdini

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Louis-Rose et Louis-Gris

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Louis-Louis

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François, très flemme après une journée brûlante

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Trois culs roux pour un chat rose

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Et pendant ce temps-là…

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Du gris et du roux (au 1er plan Bibu, ensuite Louis-Roux et en arrière un pépère très gentil, très agaçant parce qu’il miaule tout le temps, et qui n’a pas encore de nom)

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Louis-Rose

 

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Bibu

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Et pendant ce temps-là…

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Louis-Rose et Louis-Roux (et on voit que roux et rose, c’est pas pareil)

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Louis-Rose, Nekosan et Louis-Roux. Et la petite crevette derrière, c’est mon crève coeur de la période : alors que son petit frère noir et son autre petit frère roux sont dedans, sans peur, et ont été dûment soignés à coup d’Augmentin, elle a trop peur : trop peur pour se laisser soigner, et même trop peur pour entrer et aller manger dans la grande pièce à chats. Elle reste vers la porte, ou sur l’olivier, et semble bien bien malade. Et c’est sa peur qui finira par la tuer.

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Clotaire

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Louis-Rose

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Louis-Gris (en fait, c’est une Louise)

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Elle louche un peu, non ?

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Et pendant ce temps-là…

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Nekosan

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La première photo, en allant chercher la lumière ailleurs qu’en réalité, et l’autre dans la réalité, et Nekosan a disparu !

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Louis-Roux

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Pendant ce temps-là…

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Louis-Rose et Nekosan

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Bibu, Louis-Rose et Nekosan

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Mikroulette

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Avec Louis-Gris (qui est une louise)

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Le champ du bas est vraiment une super aire de jeux, et pour Alithia et pour les chats. Là, Gingembre court après un tigré…

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Légère altercation…

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Puis Gingembre s’est installé dans ce vieux bidon totalement rouillé et s’est endormi. Quand je suis rentrée chassée par les moustiques, il y dormait pour la nuit !

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Nekosan va vraiment mieux. Il a pris du poids, et il a un peu grandi. Quelques problèmes de pelade, mais je suis tellement contente qu’il lutte moins pour respirer, je lui fous la paix, ça passera tout seul.

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Nekosan, et la petite crevette…

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Allez, je vous le remets…

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31 thoughts on “Demain, j’aurai 60 ans

  1. Que te dire d’autre que te souhaiter 60 nouvelles années de chats, de découvertes, de petits et grands bonheurs ?

    J’ai vécu le même EMI, à sept ans, opération de l’appendicite, péritonite aiguë, chloroforme dans un hideux masque en caoutchouc rouge, étouffement insupportable et la sensation de partir en vrille pour de vrai, en spirale dans un couloir interminable avec l’écho des voix du chirurgien qui me disait de me tenir tranquille alors que je me sentais mourir… Au réveil, impossible d’en parler, de l’exprimer, tant cette expérience m’apparaissait étrange et intime.

    Sylvie, on a déjà mouru, ce qui est à venir ne nous fera plus peur ! Vive la vie, vive les chats !

        • n’est-ce pas qu’elle strabite un brin ? si tu savais le nombre d’heures passées à leur faire des papouilles ventrales pour les apprivoiser. bon, le premier ça a été louis louis, ensuite louis rose. mais louis gris et louis roux, c’est encore le stade séduction. et (entre autres) j’ai deux tricolores à la zoé : une un peu pâle, (c’est celle qui a un oeil positivement répugnant à voir) et une autre, foncée, justement la petite tricolore du trio avec le chat blanc à pois noirs. celle-là a fini par faire le tour de la maison, et je peux la papouiller quand elle mange (je prépare déjà ma stratégie pour les stérilisations !) – mais elle fait caca sur le lit à côté du mien – c’est l’âge où ils pissent tout en jouant, et ils caquent au plus simple, en l’occurrence une agréable couverture en polaire… argh.

  2. Je vais prendre un peu de temps pour relire, ta si belle prose étant si rare et le sujet passionnant .
    En attendant je t’adresse tous mes voeux pour que demain soit un beau jour.

    Un jour dont tu puisses te souvenir sans trauma.
    Bon anniversaire Zoé fine, bises !

    • Pouacre, les kk des jeunes chats partout… mais sur ton lit !
      A part ça beau début de septembre, je me réjouis de l’hiver où on pensera aux canicules de cet été avec nostalgie.

    • oh, c’est joli zoé-fine. merci renato, tu es un ami et un vrai pote de mon coeur. demain soir, je suis invitée à manger par l’ami-de-l’été derek, celui qui suit l’été, 6 mois en nouvelle zélande, et 6 mois ici dans sa grotte. on va parler chats (il en nourrit et soigne une 12aine vers sa tente – et quand il part, il paie une fille du village pour les nourrir, et les soigner si jamais), et j’imagine que ce sera serein, une entrée en douceur dans cette nouvelle dizaine.

  3. Très « touchée » par ton récit de cette confrontation avec la mort et la vie et tes interrogations. Beau récit (il faut que tu écrives, bon sang)…
    Heureusement, voir les chats grandir et devenir plus résistants grâce à ton opiniâtreté apaise. ;o)

    • merci clo ! mais tu vois feggari qui me casse le coup, on était bêtement pétées. quand je pense que j’ai essayé de bâtir ma vie/mort autour d’une défonce ! le ridicule de la chose.
      ah ça, on peut dire que nekosan, j’ai pas lâché une minute. mais lui non plus, c’est ça qui est beau. j’ai juste abondé dans son sens. tu veux vivre ? bon, ben on va essayer ! inutile de dire que ça, ce que deviendront mes chats à ma mort, c’est juste l’angoisse la plus profonde que j’ai, maintenant. mes crises d’angoisse, c’est un peu comme une grippe saisonnière. mais la question des chats, et environnée tellement par la/leur mort, je peux difficilement faire comme si cela ne me travaillait pas quotidiennement. bises, clo, merci d’être passée ;-)

    • merci popie. c’est un joli pseudo ça ! très chat (la petite tricolore avec l’oeil foutu, je l’appelle azalée, mais l’autre, ça lui irait bien popie, poppy, coquelicot !) oui, être heureux chaque jour. vaste programme pour nous toutes et tous.

        • son oeil est toujours très moche, de nouveau infection, là je l’antirobe. j’attends avec impatience qu’elle soit assez vieille pour la chirurgie. mais c’est un amour de mignonne chouchoutte. et joueuse, gentille, accueillant la papouille ventrale avec délices. adorable.

            • putain, j’y crois pas, il me semble que louis-rose a disparu. ça serait le 3ème chat rose à disparaître…
              azalée a le même âge que les autres, ça sera pour cet hiver. mais je sais pas dans quel ordre le toubib voudra faire les choses. je suis sûre qu’il ne voudra pas faire les 2 opérations en même temps.

              • j’ai réalisé maintenant qu’en fait je l’ai pas vu ce matin, et là j’ai les 3 autres louis en tas ronro-dormant, mais louis-rose nulle part… bon, c’est tout frais, au pire cette nuit, donc je me fais peut-être inutilement du souci comme avec p’tit loustic. je le souhaire ardemment…

  4. je sens comme une petite déprime… vous croyez que c’est l’effet 60 qui me tombe dessus ?

    anabee, si tu passes par ici, j’imagine que tu passes par là aussi ;-)

    • possible ! (moi, ça m’a fait ça il y a un an ! t’es vraiment une petite jeune…)
      Que ça ne t’empêche pas d’avoir un bon anniversaire !
      J’ai beaucoup aimé ta confidence, et tes réflexions autour de ce qui t’est arrivé.
      Je me disais que, lorsqu’on est gamin, on ne parle pas de ce qui nous arrive, quoi que ce soit qui nous arrive, et que le sentiment d’étrangeté et d’angoisse doit être un état bien partagé !

  5. salut bleufushia !!! feggari était gamine, moi j’étais déjà grande fille. mais je crois que ce que j’en ai compris, com-prendre, pris avec moi, comme bagage à main, même si ça m’a pris des années, et même si jusqu’à 20 ans mes crises d’angoisse, ne pouvant les nommer, hemhem, m’angoissaient beaucoup, personne n’aurait pu m’y aider. à l’époque, ça se faisait pas de voir un psy (et que m’aurait-ille dit, à part en faire un truc psy ?), et ma mère avait déjà suffisamment de boulot avec sa propre psyché. je suis pas tout à fait d’accord d’en faire un « sentiment » d’étrangeté. c’est pas une histoire de fantôme, de peur du noir (et il faudra que je vous raconte une fois ma nuit avec le guéridon parleur). c’est vraiment l’irruption de quelque chose de totalement bouleversant, parce que le fait d’être à la fois consciente mais sans aucun repère spatio-temporel, c’est vraiment, réellement, l’éternité. et j’imagine que dans le danger de mort dans lequel j’ai été, quelque chose s’est passé. moi, je ne suis jamais contre l’exploration mentale de ces événements, parce qu’ils laissent entrevoir un monde. pourtant, je suis pas du tout méta (physique, psychique), et puis je suis totalement athée, les pieds sur terre, fille de l’automne aussi. mais dans ce « moment » pour les autres qui fut éternel pour moi, quelque chose qui a trait à la structure même du monde tel qu’on le connaît, tel qu’on le perçoit, s’est échappé. c’est ce que j’ai essayé de dessiner…

    • Je pense maintenant que ça à voir avec les rêves. Quand tu rêves, c’est une réalité, le train qui arrive quand tu es bloquée sur la voie c’est VRAI. L’épisode chloroforme aussi, on s’est vraiment VUE MOURIR et c’est le retour sur terre qui a alors été une étrangeté.

      • oui, sauf que dans le rêve, il y a une chronologie. dingue peut-être, mais il y a un récit. là, aucun récit, aucune chronologie. hors temps. tout se passe en même temps, ou jamais, mais dès que tu parles temps, ou jamais, c’est déjà rentrer dans le discours temporel. pas d’espace non plus, tout est partout, nulle part, vis sans fin qui tourne. mais sans haut, sans bas. c’est ce qui rendait d’allieurs mes crises d’angoisse très angoissantes, cette sensation de dissolution dans l’espace. et bizarrement, je me suis pas dit : je suis en train de mourir, je veux pas. je crois que je n’ai jamais songé que j’étais en train de claquer, c’est ma mère des années après qui m’a dit que ça s’était mal passé. non, je crois que c’était la pure irruption d’une absence – de temps et de lieu – dans un continuum – la vie – qui en a fait quelque chose d’aussi marquant.

  6. Quand je suis née, j’avais quatre tours de cordon ombilical autour du cou et une jaunisse, j’étais si bleue et jaune que j’en étais verte, j’étais déjà en train de mourir… Mais les tours ont été défaits, j’ai été réanimée, ma jaunisse a passé…
    Jusqu’au jour où l’on m’a opéré des amygdales, vers 7 ans, avec un masque à chloroforme posé sur mon nez et ma bouche comme un loup qu’on aurait descendu un peu plus bas, mais après avoir bloqué ma mâchoire avec un appareil métallique à crans pour que je ne puisse pas fermer la bouche…
    Une séance de torture inoubliable, une mort éphémère après un long temps de lutte qui a fait dire à l’assistante que j’étais coriace, malgré une caresse répétée lente et pénétrante sur mes cheveux…
    Je la regardais avec ce qui me restais de vue et la maudissais, prévoyant ma mort mais avec l’intense désir de l’y entrainer avec moi… L’image du diable au féminin…
    Et ma mère, assise plus loin qui ricanait devant ma rébellion et m’ordonnait de dormir « pour mon bien »…. Elle aussi en devenait monstrueuse…
    Quand je me suis réveillée, avec l’étrange sensation d’être partie ailleurs, d’avoir presque le privilège de connaitre un monde où personne n’était allé, ni ma traitre de mère, ni la garce et sa caresse, mes amygdales, deux éponges desséchées et flasques, faisaient les méduses dans un bocal de formol posé à mes côtés…
    Je suis repartie hagarde et vacillante avec mon trophée entre les mains, la main de ma mère posée sur mon épaule… En ce temps là on n’avait pas de voiture… j’ai fait à pied un autre voyage, dans la brume du chloroforme qui laisse les oreilles chuintantes, la tête lourde et l’œil trouble… Mon regard haineux en disait long sur le traumatisme qu’on m’avait infligé…
    Alors, je te comprends, ma Sylvie, comme je comprends toutes les personnes qui ont témoigné dans ce sens…

    Je te souhaite un excellent anniversaire… Ne t’en fais pas, tu as une silhouette et un visage d’écolière (franchement, incroyable !), la vie choisira d’être longue et belle et de te sourire…
    Tout l’amour que tu donnes te reviendras au centuple… tu verras…
    En tout cas, j’ai beaucoup d’admiration et de tendresse pour toi…

    Mille bisouxxx

    • C’est EXACTEMENT ça !… en plus, pour moi ça s’est passé chez moi, ma mère ayant pensé que ça serait moins dur qu’à l’hôpital… un viol suivi d’un meurtre !… mais j’avais à peine 4 ans, et seul le di-éthylamide de l’acide lysergique m’a fait me souvenir,bien plus tard – et tout revivre en fait, toute cette horreur, tout ce sang…

      • lili : c’est exactement pour ça que j’ai jamais pris d’acide : trop peur de me retrouver coincée dans la spirale. je me suis évidemment pas mal défoncée mais pour pas « flipper » (je flippais vraiment avec tout), il fallait que je me saoûle un peu avant. bref, je suis jamais devenue une grosse pétée à cause de ça.

        • moi ça m’a fait énormément de bien d’y retourner, de repasser parlà en sachant de quoi il s’agissait dans la réalité : ça ne me hante plus depuis :-)

    • merci brigitte ! oui, je crois que ces opérations des amygdales ont marqué profondément l’enfance de beaucoup de gens. ma mère m’en avait fait également un récit terrifique. par contre, ça j’ai pas eu. ce qui est toujours intéressant dans ces histoires, c’est l’irruption de perceptions qu’on n’arraive pas à classer dans nos quotidiens. que les neurologues le fassent, sûrement, mais quelque part, ça ne résout pas la béance du point d’ ? que ça crée.
      et merci pour tes gentillesses, à 60ans + 1 jour, c’est bien apaisant à lire !

  7. Sylvie ! ton texte est magnifique ,émouvant ,il me touche profondément!..j’ai moi même ,à 3 ans subie la torture du masque rouge, j’avais avalée une clef qui était restée en travers de ma bouche,j’étouffais petit à petit !!!….retirée à temps sans que l’on m’ouvre la gorges ,sauf que quelques années plus tard on me l’a fait pour m’opérer d’un goître!…ce souvenir de » décollage « dans mes très jeunes années est resté extrèmement vif et douloureux ,je sais que cela à touché mon âme alors que je n’ai aucun souvenir de douleur physique!….quelques voyages sous substances diverses,m’ont fait touché la stratosphère mais le premier je n’en suis jamais revenu!!!….grosses bises à toi ,et tes merveilleux chats ….ma Nona en avait un qui s’appelait Katsika ,c’est ma chèvre qui s’appelle maintenant comme ça!!!

    • rho, tu as une chèvre !!! veinarde, ce sont de belles personnalités, les chèvres. et effectivement, c’est un jli nom de chat. quant à avaler une clef… je connaissais la couleuvre, mais la clef… en tout cas clef d’une vie, puisque ce souvenir dans l’âme reste si violent.

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