Les amis du printemps 2017

Une pote peintre de ma mère avait l’habitude de dire, pendant ses longues périodes de dèche entre deux expos : « C’est pas parce qu’on est fauchés qu’il faut vivre comme des pauvres ». Fortes paroles que j’ai toujours traduites, in petto, ainsi : c’est pas parce qu’on est plongée jusqu’au cou dans la précarité la plus noire qu’il faut arrêter de s’émerveiller de la vie et de son infinie richesse. C’est un peu le paradoxe : je suis terriblement inquiète, voire carrément angoissée par ma pauvreté, mais totalement béate de vivre aussi librement malgré cette contrainte pratique du « Je ne peux pas faire ceci cela parce que je n’ai pas d’argent pour le faire ». En gros, je me serais flinguée depuis des années si je n’adorais pas autant la vie. Être suffit à mon bonheur. Mais un bonheur angoissé, quoi. Et sur l’île, faute de pouvoir aller au restaurant avec tel ou telle (ah, le partage de l’addition en nombre de convives tous carnivores et aisés quand on se contente de boire une eau minérale, avec une salade grecque – et beaucoup de pain), et même les 2€ de l’eau qui pique après la plage, à boire avec les-amis-de-l’été, c’est trop. Trop cher. Bien sûr, un de ces amis, Derek, m’invite toujours : mais j’ai un peu trop honte et mauvaise conscience pour le supporter plus de quelques fois pendant l’été. Les descentes en ville, c’est de l’essence dans la voiture, c’est aussi être en ville et penser « Ah, j’aurais besoin de ceci cela, mais je ne peux pas ». Alors, avec l’âge, j’ai élaboré des stratégies d’évitement des regrets, des pincements au coeur et des accès de bile noire – autant que je peux. Et j’ai fini par aimer cette vie. Et quand je pense à quelques vies d’amies ou d’amis au loin, je n’échangerais pas. Bon, « pour tout l’or du monde », vu la situation, on pourrait discuter. Mais sinon, non, c’est bien comme ça. Et puis cette vie, je l’assume, même si des fois j’aimerais tellement UN PEU de pendant un moment, autre chose, autrement et ailleurs. Juste pour changer.

Du coup, mes amis de l’île au printemps, ce sont les gens avec lesquels je me sens le mieux. Ils n’ont pas de fric, ils cultivent leurs jardins, élèvent leurs bêtes, ou font leur travail, et tricotent leurs vies avec soin pour survivre. Alors je vais vous présenter quatre des personnages qui remplissent ma vie sociale. Evidemment, certainEs manquent, faute de les avoir photographiés (j’ai beaucoup beaucoup de mal à photographier les gens). Une travailleuse du supermarket Neorion, Maria, dont le sourire et les mots échangés illuminent ma journée, tellement elle est chouette, attentionnée et gentille. Juste en face Saranto et Ypato, les marchands de fruits et légumes, Saranto qui arrondit l’addition à l’euro au-dessous, Ypato qui fait pousser « mes » graines de coriandre (moi, j’ai abandonné), me donne les bouquets et me vend à des prix (très) cassés tout ce qui est un peu trop ou un peu pas assez. Fani, la marchande d’alimentation pour les bêtes, qui accepte que je m’endette monstrueusement auprès d’elle, et me tapote la main quand je m’affole en me disant « Δεν πειράζει, μια άλλη φορά« , ça fait rien, une autre fois, « Μη στεναχωρήσε« , ne t’inquiète pas, c’est pas un problème (plus ou moins ;-) ) et son père Joseph aux yeux myosotis (un peu comme mon proprio Fifis), qui me fait des prix de gros pour les croquettes achetées au détail pour Alitheia, lui aussi arrondissant parfois scandaleusement au-dessous (un peu en cachette de sa fille, il faut dire) non sans m’inviter à fumer une petite clope avec lui, pour discuter de la pluie et du beau temps. Adonis, dont les cheveux sont plus longs que les miens, en queue de cheval fou, avec sa tête de philosophe antique, qui bosse au garage où je prends l’essence : là pas de rabais, mais toujours une tchatche sur la situation politique. Et Nadia, ma pharmacienne, un ange magnifique, une alchimiste contrariée par les réglementations, jolie comme un coeur, gentille à chialer, qui elle aussi casse les prix (j’ai les achats à 5, 10 ou 15€, ça représente parfois des rabais de 3 ou 4€ !!) et parfois me prête des sous pour faire l’appoint les jours très très sans un. Je suppose que ce n’est pas qu’avec moi que tous ces amis sont ainsi. C’est juste qu’à chaque fois, j’en suis éblouie.

Mais pour les suivant, j’ai quelques photos.

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A Papouri, Sideris, l’artisan des greffes !

Ses grosses mains-outils, qui insèrent délicatement le greffon sur le porte-greffe pendant ma 1ère leçon de greffage !

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Son couteau dont il a limé lui-même les dents, à sa convenance

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Son couteau et son bâton de marche. Sidéris a les jambes en arc de cercle, mal partout, mais c’est un Paganini du potager ! En plus, il est excellent vannier – et c’est mon autre rendez-vous didactique avec lui.

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Depuis la terrasse de Mark et Despoina, la maison de Sideris

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On se voit toujours chez Mark, car ils sont voisins. Bon, comme Sideris est tout vieux et tout solitaire, il faut avouer que la terrasse de Mark et sa femme Despoina, c’est un peu son salon-où-l’on-cause quotidien.

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Mark et Despoina sont, si c’est possible, encore plus fauchés que moi… Alors le potager (bio, comme tout le reste, vigne, arbres, etc.), c’est vital

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Papouri, c’est au nord-ouest de l’île. Revenons ici, à Chrousa, sud de l’île, mais aussi dans les terres (la vue sur la mer, ça vous explose le prix foncier)

Marinos, mon voisin paysan. Ses oeufs, son lait, ses roses, sa gentillesse, et son amour sincère même si parfois un peu rugueux des animaux, et de la nature en général.

Il venait de mettre ses vaches et son cheval au pré (dans les champs du haut) et ramenait un peu de verdure à l’étable.

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Ses oeufs au jaune orange, exquis. La 1ère fois…

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Le lait, encore chaud !

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Il m’a amené ces roses, incroyablement parfumées, en me racontant que le tronc du rosier, gros comme celui d’un olivier de 10 ans, est sur le terrain d’un voisin qui a décidé de nettoyer tout ça, et de couper plein de plantes et d’arbres, dont ce rosier magnifique, et probalement très très âgé. Il était furieux, indigné, et je l’aime pour ça !

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Les oeufs, la 2ème fois !!

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Marinos (et son petit chien) en train de causer avec Fifis qui cueille les câpres (celui-ci vient tous les jours, et à la fin de la saison, il en a plusieurs kilos !)

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Fifis (diminutif de Joseph)

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Lorsque Kyria Anna, la proprio de la maison où j’habitais au début de ma vie ici à Poseidonia-Dellegrazia, m’a demandé de partir, j’ai mis un an à trouver une maison où aller, avec ma 30aine de chats. J’en ai visité des tripotées, et c’était ou au bord d’une route, ou une maison sinistre et à moitié terminée, ou une maison habitable 9 mois sur 12, les 3 mois d’été devant être vidée pour la location aux touristes (scénario plus fréquent qu’on croit), ou le proprio vivait au-dessus ou au-dessous, ou alors c’était « Les chats, oui, mais dehors », etc.

Et lui m’a téléphoné, hésitant (certes, il pouvait, la maison était tout simplement inhabitable, crade, pleine de rebuts dans les pièces et de fissures au toit, sans salle de bains, et les alentours, utilisés comme atelier de réparations de bagnole « privé », vraiment catastrophés). Quand il m’a amenée ici, dans « ma »maison, c’était le tout début du printemps, il venait de pleuvoir, un peu de soleil faisait luire la végétation de cet oasis, et quand je lui ai demandé « Je peux venir avec mes 30 chats ? », il m’a montré autour, et il y en avait déjà une bonne 30aine aussi.  Vu l’état de la maison, et mon comparatif de prix en tête, 200€, c’était cher. Mais il acceptait mes chats, c’était loin des routes, pas de voisinage direct, et mon oeil entreprenant avait déjà tout nettoyé, débarrassé, peint, bricolé, cassé, construit. J’ai dit OUI, je veux vivre dans cette maison, oui, oui oui. Cela m’a pris 3 mois, je travaillais seule 12h par jour, j’ai perdu 13kg, je me suis explosé la santé très gravement, mais, à part la maison de Mark et Despoina (et celle de Sideris), je ne voudrais vivre dans aucune autre sur l’île. Le seul bémol, de taille si on songe que je vis dans les Cyclades, c’est que je vois à peine la mer : je pense que mes moments d’abattement et de sinistrose totale seraient beaucoup plus légers à disperser si j’avais un peu plus d’horizon et un peu plus d’infini et un peu plus de couchers de soleil à me mettre plein les mirettes.

Fifis, qui a une tête de boxeur aux yeux myosotis, a pris sa retraite de peintre en carrosserie et a fait une licence en maths à Athènes… Maintenant qu’il a le temps, il s’occupe à la fois de quelques jardins et vergers et il donne des cours privés de maths… (c’est marrant, même complexité sociale et intellectuelle que mon mari, fils de paysans du centre central de la Crète, et qui est physicien)

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En ce moment, c’est la période courgettes et artichauts, et j’en trouve quasi tous les jours sur la petite table dans l’entrée…

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Et au verger, il y a des vignes, des oliviers, un figuier géant, un laurier sauce, des bigaradiers, des mandariniers (qui sont nos clémentines) mais surtout des citronniers (en fleurs : je ne vous raconte pas l’ahurissante extase du nez) ! Plus bio, c’est impossible (quand il y a une maladie, il soigne ça au vinaigre (maison, bien sûr) et au savon noir). Fifis taille ses arbres (amandiers, citronniers, oliviers, figuiers) et m’a fourni et me fournira tout le bois dont j’ai besoin pour me chauffer l’hiver. Déjà tout bien coupé à la taille. J’en ai même encore assez pour l’an prochain !

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Bon, moi, je m’inquiète toujours un peu pour la santé de ses citronniers. Mais ils sont vieux (au moins 50 ans), et c’est vrai qu’ils repartent vraiment facilement une fois taillés (ils sont tellement chargés de fruits que les branches cassent). Dans ce verger, en ce moment, il y a des centaines de kilos de citrons !!! Je n’arrive pas à les écluser, et je crois que je suis la seule à en cueillir, avec Fifis pour sa famille.

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Mais ce printemps a été également très très désargenté. Cela m’est arrivé de me retrouver avec rien à bouffer, sinon les habituels paquets de riz, pâtes, pois chiches, etc. dans l’armoire à salé. Je me suis rappelé qu’Hésiode disaient des dieux de l’Olympe qu’ils se nourrissaient d’asphodèles et de mauves. Des asphodèles, il y en avait plein, mais je n’étais pas prête à massacrer ces fleurs superbes (et aussi, quand même, un peu méfiante). Par contre, des mauves qui deviennent géantes, envahissantes, et que Marinos coupait à la faucille pour en ramener des brassées à l’étable, là, c’était facile. D’autant plus qu’on se fait des tisanes de fleurs de mauve, donc a priori pas poison. Du coup, pour améliorer le rata, j’ai commencé à cueillir les feuilles, et je me suis lancée dans la découverte d’un nouveau goût ! Et mine de rien, que je regrette que la saison soit terminée !! C’est absolument délicieux et même E X Q U I S. Mark n’aime pas ça (pour la même raison qu’il déteste les bamiès/okras : la consistance). Mais pour mon palais, c’est mille fois meilleur que les épinards, ça tient à la cuisson et ça a un petit goût de noisette suave.

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Donc des pâtes, des haricots rouges en boîte, des champis en boîte et ma récolte de feuilles de mauve ! Un festin de Reine des Chats ! A cette occasion, j’ai appris aussi une chose, que tous les chasseurs cueilleurs devaient pratiquer : ce qui pousse est saisonnier, c’est vrai, mais il y a quelque chose de respectueux et d’harmonieux dans le fait de ne cueillir que ce dont on a besoin le jour même. C’est une idée qui m’a frappée comme une évidence, quand je me regardais ne cueillir que pour mon repas du jour.

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Je suis allée avec Marinos dans ces champs autour de la maison (cette année incroyablement lumineux et gais et fleuris) pour une petite leçon de « χόρτα » (xhorta) (les herbes comestibles que les grecs connaissent et cueillent avec un enthousiasme gastronomique sans limite) (Sideris connaît au moins une 15aine de plantes différentes à manger). On passait de plantule en plantule, quelques sommités par ci, quelques feuilles par là, je demandais toujours « c’est amer ? » parce qu’autant j’aime l’amertume dans ce qui se boit, autant je déteste l’amerture pour la nourriture, et on passait systématiquement à côté des milliers de mauves sans les cueillir. Comme je venais d’expérimenter cette plante, cela m’a beaucoup étonnée. Marinos me disait « Sisi, ça se mange », mais il n’en cueillait pas. Comme par contre tout ce qu’il cueillait était plutôt rare, et je me suis dit que c’était l’effet rare = précieux = désirable – et ceci d’autant plus que c’est gratuit dans les champs (genre razzia champis). Mais Joseph (le père de Fani – maintenant vous connaissez presque tout mon microcosme !) m’a donné une autre explication : pendant la guerre, et l’occupation italienne (3000 morts de faim sur l’île), les gens se sont beaucoup nourri de ce qu’ils trouvaient dans les champs, et la mauve, durant la courte saison où elle croît, en faisait bien sûr partie. La mauve, c’était vraiment une nourriture de pauvres affamés, et donc de mauvais souvenirs. Alors quand je lui ai dit, à ce catho pas trop bégueule, que c’était, avec l’asphodèle, la nourriture des dieux de la Grèce antique, ça l’a bien fait rire !

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Et grâce au « truc » de mon amie AnaBee (brûler le plus vite possible la tige du coquelicot à l’extrémité coupée, pour en quelque sorte « cautériser » la plaie), j’ai pu me faire des bouquets somptueux qui ont duré des jours et des jours…

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Voilà !

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13 thoughts on “Les amis du printemps 2017

  1. comme toujours l’arrivée d’une nouvelle chronique me remplit de joie… et je me dis, comme j’aimerais y être, une vie concentrée sur l’essentiel…

    • mais il faut renoncer à beaucoup de choses, alors. et à soi-même, pas mal, du coup.
      ;-)
      je t’embrasse très fort.

  2. Ce qui me réjouit c’est de te voir si bien entourée ! L’amitié, l’entraide, la solidarité, le partage… des valeurs qui n’ont pas de prix et qui aident à relativiser tout le reste.

    Et puis ce que tu décris me rappelle un lointain épisode de mon escapade crétoise. Deux jeunes mécanos du garage de Hierapetra, où avait échoué ma deudeuche, moteur explosé, ont passé des heures à chercher un moteur pour faire un échange standard. En vain. Le plus formidable c’est qu’ils ont refusé que je règle la facture avant de rentrer en France ! « Tu nous enverras un mandat quand tu seras rentré. Garde ton argent pour finir le voyage ! »

    :-)

    • jolie histoire crétoise !! c’est ça la grèce, c’est encore ça. et c’est même beaucoup plus que ça.
      mais bon, action/réaction : j’ai pas les chevilles qui enflent en disant ça, mais je crois être une humaine plutôt sympa et amicale dans mes interactions sociales de ce type.

  3. chère Sylvie, toujours un immense plaisir de te lire et de faire défiler les photos, cadres ouverts comme des petites fenêtres dans ton monde et les alentours. gros becs. à toute

  4. Tu as une belle plume et l’oeil d’un photographe, Zozéphine ( a quand ce livre tellement demandé ? ) …. et c’est toujours avec délectation que je lis ce blog et regarde tes magnifiques photos . La vie sur cette île ne doit pas être toujours rose, cela on le sait …mais tu arrives à nous le faire oublier, un moment et on a envie de te rejoindre,connaître ces gens dont tu parles si bien et te rencontrer . Il y a de belles amitiés sur cette partie de terre et c’est tellement précieux . Un courrier est parti pour la Normandie ce mercredi avec l’affection des deux et quatre pattes du bocage Bourbonnais . Je t’embrasse .

    • merci mille fois lysiane, et merci d’avance ! oui, c’est bien ce que j’essaie de faire : rendre compte à la fois de ce qui est diffcile, mais aussi de ce qui est si magnifique : les humains, la vie, la nature, les bêtes. mais il faut bien dire que sans toi et sans vous toutes et tous, ça serait impossible. je t’embrasse très fort (et mille tendresses aux quadripèdes du bourbonnais ;-) )

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