Lorsque les boucles se referment

Si on écarte la Grande Boucle, dans laquelle nous sommes toutes et tous en train de courir plus ou moins vite, on parcourt de petites boucles personnelles dont on ne voit le commencement que lorsqu’elles se terminent. Lundi 18 septembre 2017, j’en ai fermé deux. L’une a commencé vers 1975, et l’autre bien avant, vers 1960.

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Première boucle : je suis avec mon compagnon Alain à Lesvos. Skala Eressou, pour être précise, sur la partie sud-ouest de cette île en forme de croissant. C’est la première fois que je passe de vraies vacances avec Alain en Grèce : l’hiver précédent, je l’ai rejoint à Chania, en Crète, alors qu’il  travaillait sur sa thèse d’entomologie au centre agronomique, et parcourait la campagne pour vérifier le bien-fondé et l’efficacité de la lutte biologique contre la mouche de l’olivier, ο δάκος, le dacos. Peu de temps à passer ensemble, une météo pas du tout agréable (ma première rencontre avec l’hiver grec). Mais Lesvos, l’été suivant, c’était magique, somptueux, sauvage. Nous avions trouvé une petite grotte au bord de l’eau, à bonne distance du village, où nous dormions dans nos sacs de couchage posés sur un matelas incroyablement épais d’algues séchées au soleil. Et dès le lever du jour, quand Aurore teinte de rose et de turquoise pâle l’est du ciel, du matelas d’algues nous nous glissions dans la mer.

Un matin, je me suis réveillée lorsqu’à l’ouest le ciel est encore bleu profond, celui de la nuit, mais que les premières lueurs de l’aube teintent la mer. Une mer d’huile, lisse, immobile. J’étais assise sur les algues, les pieds dans l’eau, comme une Alice prête à plonger dans le miroir. Soudain, un bruit, dans cet univers de silence total : un minuscule bateau de pêche, très loin, juste un point à l’horizon, qui le traversait de part en part, avec ce « blopblopblopblopblop » des petits moteurs à la peine. Il avançait, solitaire, petit point noir sur ce miroir moiré de vert pâle et d’orangé, Alain dormait sereinement derrière moi, nul autre bruit que ce moteur, mes pieds dans l’eau, et cette lenteur du chemin que parcourait le bateau, si lent, si têtu, si solitaire aussi. La beauté de ce moment m’a littéralement assommée, et j’ai pleuré longuement de reconnaissance et d’éblouissement. Bienheureux ces moments, ignorants du futur.

Et lundi, c’est moi qui étais sur le minuscule bateau de pêche, traversant de part en part l’horizon sur une mer d’huile… Je cherchais du regard quelque jeune femme pleurant sur un matelas d’algues, mais c’était moi que je voyais, une quarantaine d’années avant… J’ai évoqué Alain, dans son sommeil éternel depuis si longtemps, une vie a passé, et elle m’a conduite de l’autre côté du miroir. Une boucle s’est fermée à cet instant précis.

Autre boucle, celle du travail intérieur, au sens psychanalytique, mais aussi celle où m’a conduite, en me tirant, en me poussant, Moïra, depuis mon enfance. Lorsque j’ai réalisé que ce petit bateau de pêche (moins de 5 mètres) ancré dans la baie de ma plage aimée était celui de l’ami Dimitris, j’ai eu envie qu’il m’emmène « alla flemmarde » à Aghios Lukas. Aghios Lukas, c’est une petite plage au sud de la plage de Lia, où, du temps où j’avais la niaque et le courage de descendre à pied à Lia, puis, sans m’arrêter pour une baignade, d’escalader le col qui séparait Lia d’Aghios Lukas, de descendre sur cette petite baie, de parcourir les environs, tout ça en plein cagnard, dans les épineux féroces pour les pieds et les mollets, j’avais « découvert » un puits extra-ordinaire, à escaliers. Mon côté archéologue frustrée avait fait de ce puits et des environs une vraie obsession (heureusement que mon frérot en est un, d’archéologue, cela me permet de vivre cela par procuration). J’ai même suffisamment parlé de cet endroit pour apprendre qu’il était à vendre (!), et que je connaissais bien le vendeur… Mais c’est une autre histoire.

Lorsqu’au bout d’une bonne heure de navigation, sous un soleil de plomb et dans une chaleur à l’avenant, après un détour par un tout petit fjord  dont la plage est invisible que ce soit de la terre ou de la mer (endroit très étrange, qui donne sur une gorge sombre et verte et qui confirme ce que les vieux disent de Syros : il y a eu de l’eau, et même des rivières), nous sommes arrivés en vue d’Aghios Lukas, je me suis réjouie comme une gamine, j’ai eu l’impression bizarre de retourner à la maison. N’y étant pas retournée depuis des années, je ne me rappelais pas bien où se trouvait le puits, si mes souvenirs de bassins ou de tour à brûler la chaux étaient corrects, si cet immense aloni (aire de battage) en haut de la colline existait vraiment. Poser les pieds sur la plage a été aussi émouvant que devaient l’être les premiers pas de marins sur une terre inconnue. Dans mon grec et son anglais incertains, j’ai remercié Dimitris de m’avoir menée sur cette plage, je lui ai exprimé toute ma joie d’être là, et nulle part ailleurs au monde.

On a passé un bon moment à Aghios Lukas, lui à boire et fumer comme il sait le faire, immobile, silencieux, contemplatif. Moi, après un bain dans cette eau lisse et chaude, j’ai remis mes sandales, photographié le puits, et en faisant du gymkhana entre les épineux et les thyms, montant la colline dans cette garrigue desséchée, hostile, brûlante, je suis allée vérifier l’aloni, les ruines, et jeter un coup d’œil sur Lia, de l’autre côté du sommet. Occupation humaine évidente, des maisons dispersées ici et là (qui se voient très bien via Google Earth), des murs encore hauts, l’aloni géant, le puits… Tout cela me racontait la vie sur ces terres tellement ravagées par le soleil que j’avais peine à imaginer des gens exploiter cet endroit, voire y vivre. D’autant plus que c’est si compliqué d’y aller pour la touriste que je suis, et qui forcément projette ses difficultés sur cet autre temps, lointain, forcément lointain…

Le voyage de retour fut long car, la chaleur aidant, le petit moteur du frêle esquif avait des envies d’explosion qu’il manifestait par une fumée bien noire, bien peu poétique. Dimitris arrêtait le bateau toutes les fois qu’il sentait qu’il le fallait urgentement, et nous nous retrouvions dérivant sur une mer plate comme la main, dans un silence et une chaleur incroyables.

Le lendemain, je parle de cette excursion (avec ce qu’il me restait de lèvres, explosées par trop de soleil et de sel) à Fifis mon proprio. Qui m’a donné la clef de cette boucle-là : oui, il y a eu longtemps et il y a longtemps (παλιά, palia, mais toujours impossible de dater, entre il y a 30 et 3000 ans en somme) une famille qui vivait là. Plus exactement qui transhumait là : en été, ils s’installaient dans les maisons dont il ne reste que des ruines très dégradées, probablement pêchaient, et avaient un potager et certainement pas mal de céréales, si j’en crois la grandeur de l’aloni. Probablement des bêtes, moutons, chèvres. En hiver, ils vivaient à Ano-Syros (avant qu’Ermoupoli ne s’étende sur l’autre colline, orthodoxe celle-ci, et vers les rives des chantiers navals), et allaient chaque jour, avec leur âne, ou leur mule, ou leur cheval, dans ces terres dans le fond pas si lointaines que cela, si on y va chevauchant sa bête et si on a le temps – mais c’était (παλιά) un temps où justement on avait le temps de le prendre… Et soudain, ce mot de « transhumance » m’a éblouie, dans une sorte d’insight, de révélation, comme si le problème avait été posé depuis très longtemps sans que je le voie comme un « problème », mais qui, par cette solution, permettait de boucler une sorte de chemin sur lequel je cheminais sans le savoir.

Saint-Luc, Aghios Lukas.

Pourtant, c’était tellement évident ! Saint-Luc, dont les habitants (les lucquerands) transhumaient pendant l’hiver vers Muraz, en plaine, où ils avaient des vignes, des terres agricoles, et qui remontaient au village dès que les vaches pouvaient être mises au pré. On appelait cette transhumance semestrielle le « remuage », des siècles de remuage, puisque le village existe depuis au moins le début du XIVème siècle ! Saint-Luc, là où est le chalet de mon enfance, où on passait en famille nos vacances, celui qu’on chantait nostalgiquement à Paris, ou Marseille, ou Aix (« Quand je pense à mon village, là-bas au val d’Anniviers, O lire dondé ») à faire pleurer maman, celui dans lequel j’ai vécu joyeusement, mais aussi des heures parmi les plus dures de ma vie (je regardais par la fenêtre, le fond-de-vallée, avec le Matterhorn, et je me disais très fort que je n’aurais pas pu trouver plus bel endroit pour y vivre ces heures si laides), dans lequel ma mère a sculpté, où elle est morte et enterrée, Saint-Luc, ce chalet bâti par mon incroyable et somptueuse grand-mère, elle qui y repose en cendres sous la face de lionne sculptée par ma mère, là où mon frère et sa femme vivent, là où j’ai tant de souvenirs d’odeurs (les foins en juin), de sons (le chuchotement lointain du torrent), de cueillettes d’herbes médicinales et de courses d’escargots, de tempêtes de neige et de balades au torrent, Saint-Luc, les amies et les amis là-haut, tout cela si loin de moi maintenant, en temps et en distance, et cet Aghios Lukas ici, si abandonné, et vers lequel j’aimerais tant transhumer.

Et voilà cette seconde boucle bouclée, par la magie des noms, ce que mon esprit brumeux me disait par la grâce d’une obsession pour un lieu désert, à la fois la nostalgie douloureuse pour Saint-Luc, et la possibilité de consoler cela par le Saint-Luc syriote…

Skala Eressou, à Lesvos

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Dimitris et son petit bateau

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Aetos

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Vers Grammata, les pins plantés par NOTRE homme qui plantait des arbres…

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La petite plage invisible, et les gorges silencieuses qui y amènent

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Aghios Lukas en vue

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On accoste !

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Le puits à escaliers

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Il y a deux bassins comme ça, cimentés, mais rien ne dit que le ciment est d’époque ;-) ;-). On voit que la mer creuse cette partie de la plage et que la terre est très rouge (en fait le même niveau qu’à Kokkina, qui porte bien son nom)

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Le fond de cette vallée, ainsi que celui de la vallée parallèle de Lia plus au nord sont couverts de lauriers-roses (πικροδάφνη – Nerium oleander).

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Une installation de la société de chasse, probablement pour attirer et tirer plus facilement les bêtes à ce point d’eau de condensation (les chasseurs… toujours courageux et loyaux, comme chacun sait)

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J’en ai vu toute une petite troupe, bien vite cachée dans les anfractuosités

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Une ruche traditionnelle. Pas vu une abeille, mais c’était à midi et ça cognait très fort. Les petites encoches permettent les allées et venues des ouvrières. Le long pot en terre cuite est très bien protégé du soleil car recouvert par des dalles en pierre.

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Une des maisons en ruine, celle-ci en haut de la colline qui sépare Lia d’Aghios Lukas, et construite dans le prolongement de l’ « auvent » de pierre formé tout le long de la crête (où se cachent justement les petites perdrix).

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Le très bel et grand aloni (aire de battage) dans l’aire de la maison

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Une petite biquette momifiée, morte libre, protégée par cette zone pierreuse en surplomb…

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La merveilleuse plage de Lia, depuis le « col » d’Aghios Lukas

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Aghios Lukas depuis le sommet de la colline

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Bien visible depuis le sommet de la colline, ce qui à mon avis était une large rampe de descente des blocs de marbre, dont on voit facilement la mine (désormais inexploitée) sur Google Earth

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Signe de l’automne (à part les vols d’hirondelles, de guêpiers, mais aussi la fraîcheur nocturne et les nuages) : les scilles maritimes (Drimia maritima) qui émergent par milliers du sol endurci et ravagé par des mois de sécheresse et de soleil. Au printemps, ce sont les asphodèles, dont on voit en traits verticaux les restes  passés au chalumeau estival

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Cette partie sommitale de la colline entre Lia et Aghios Lukas en gigantesques plaques de pierre en surplomb, l’aloni, le fond de la vallée de Lia couvert de laurels, et le fameux « aerolithe » noir, énorme, qui surplombe le chemin, et qui doit être un cousin d’érosion des boulders de Tinos, à Vollax. Et tout ça est sec de chez sec !

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C’est l’heure de repartir, et Dimitris est allé chercher le Kaptanikos ancré au milieu de la baie

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Glaucos – Γλαῦκος, dieu marin, en fait simple pêcheur…

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Mer d’huile…

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Retour : à gauche Galissas, à droite Arméos, au milieu, la chapelle d’Aghia Pakou qui veille…

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Glaucos repart…

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Aghios Lukas – Saint-Luc ;-)))))))))))))) …. les rouages du cerveau !

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Voilà, promis, bientôt des chats (en particulier des nouveaux à parrainer, comme Myrto, ou Mirsini, ou Lauranne) et des histoires de Chats de Syros. Mais cette histoire-là, d’aujourd’hui, c’était MON histoire en égoïste, pas de chat, pas de chien, rien que des boucles à boucler dans ma vieille Ford intérieure déglinguée.

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16 thoughts on “Lorsque les boucles se referment

  1. Magnifiques, tes photos et le texte, j’ai fait ce voyage maritime avec toi et, même si mon Valais n’est pas le tien, émotion avec la seule évocation de Saint Luc et de tout ce que le Val d’Anniviers me rappelle.

    Ici il y a aussi des asphodèles d’automne, moins nombreuses et grandes que les printanières, elles s’épuisent à se faire remarquer.

    Le petite maison d’A. Lukas me donne une furieuse envie de l’acheter, plus une barcasse, et hop disparaître dans cette belle solitude… Jamais contente, hein ?

    • contente que tu aies voyagé avec moi ;-)
      et il est pas beau « mon » puits ? unique en son genre – même si quelqu’une m’a dit qu’il y en a un à san michalis, ce que je suis très curieuse de voir (découvrir) vu que c’est un sommet de colline, et que pour aller à l’eau, il faudrait qu’il soit indien, au bas mot…

        • ben, ça c’est possible, à chrousa il y en a un de 120m, pour dire, c’est pas un puits ouvert, bâti, bien sûr. mais à san michalis, pas à escalier, enfin j’attends de voir. à escalier pour atteindre l’eau, il faudrait un puits comme en inde, pas 2 mètres de profondeur mais 40 mètres ! c’est très beau et fou d’ailleurs, et très escherien aussi…

  2. magnifique, sublime, tu m’as mis le coeur en joie….l’émotion de chaque vie dans son unicité et son universalité !

    La plage de Lia,c’est pas celle au nord Ouest de Syros où on est descendus à pied ? et où il y a, je crois, un olivier ?

    et beau ton ton « simple » pêcheur, qui de plus, fait le salut à la japonaise….

    lu à presque minuit dans mon petit lit à Kyoto….

    milles mercis chère syrotte ! ( pourtant c’est moi qui bois… ! )

    • merci ma lectrice depuis l’extrême extrême-orient ! mais oui, tu as une excellente mémoire ma foi, oui, lia et le plus gros olivier de syros, alors sûrement le plus vieux !
      et son doux bosquet de tamaris

      alors, ton lit, combien de couches de futons ??? ;-)
      (on dit syriote, alors ça marche pas, tu peux continuer à boire et moi pas sans jeu de mot ;-))))
      mille baisers, biquette virginale et japonisante

  3. J’adore, comme toujours. Merci Sylvie, c’est tout du bonheur. Ta vie et ta personne, si riches d’émotions et de souvenirs …

    • contente de cette boucle commune, oui. à compléter ma chère avec le passage de lia à aghios lukas, rien de trop mais avec de bonnes godasses. je t’attends pour cette boucle finalisée…

  4. Mais quel magnifique texte Sylvie :) J’adore les boucles, le présent mélangé au passé, et la photo de Galissas ou il y a mon petit Oliver … si tout va bien, il sera bientôt chez moi! Gros bisous à toi et toute ta troupe!

    • merci chantal ! dis-moi c’est une belle nouvelle ça. tu prends les deux ou seulement oliver ? tiens moi au courant, s’il te plaît. et merci pour ta lecture ! je t’embrasse très fort.

  5. Merci pour tout ! Ce récit infiniment émouvant, et aussi des détails « géographiques », archéologiques (j’aime !!!)….Quant aux photos…! J’ai l’impression de toujours répéter la même chose ….elles sont si belles, et ces paysages …! je comprends que parfois tu rêves de montagnes et verdure, je l’ai éprouvé cet été : je n’en pouvais plus de la chaleur, j’en ai été malade pour la première fois de ma vie, et je suis partie quelques jours dans « le Nord » = Touraine, Perche, et j’étais tellement heureuse de revoir de grands arbres, de l’herbe drue dans les champs…et de la pluie !…. Mais retour près de la Méditerranée, la chaleur est partie, et c’est si beau ! On est aimantée par ce pays ! La lumière surtout….
    Merci de nous dévoiler un peu de TOI !
    On t’a dit maintes fois que tu écris si bien…Tu pourrais écrire et publier, non ? Plus tes photos : il y a de quoi faire un magnifique livre !
    Je t’embrasse !

    • merci catherine. pour le livre, j’ai un peu le syndrôme de l’imposteur pour l’écriture, j’avoue. et puis je sais pas si le monde a vraiment besoin que j’ajoute mon petit cri (miaou).
      ces jours, des journées de bel automne, bon, il a plu UNE fois en septembre (depuis mars ou avril), pas vraiment de quoi relancer la végétation, mais quand même, l’air est plus doux, les nuits sont respirables, et surtout la lumière est splendide – je n’aime pas la lumière d’été, trop pleine d’UV !!! mais je comprends ton déplacement vers le nord, et si tu savais comme je rêve de me retrouver dans un pré alpestre… depuis tellement d’années que j’ai pas bougé d’ici, je me demande quel effet ça me ferait… oh tout ce vert, sûrement ! je t’embrasse, merci pour ta lecture bienveillante

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